Chapitre
1
Avec ses
larges espaces aérés, Bergdorf Goodman affichait une distinction et un
raffinement bien éloignés du fouillis des boutiques branchées et des friperies
que fréquentait habituellement Cally Mount. En fait, elle aurait pu se croire
dans un musée si elle n’avait pas été entourée de mannequins vêtus de robes
sublissimes.
Accompagnée
de ses nouvelles amies de Bathory, elle cherchait une tenue pour le grand bal
de la Nuit des Ténèbres. Tout en bavardant, elle repérait les textures, les
lignes, les formes et les couleurs haute couture avec l’espoir de reproduire
certains modèles avec sa machine à coudre.
— Oh,
et celle-là ? demanda-t-elle en brandissant une robe sans manches en
jersey noir avec un haut drapé et un profond décolleté en V.
Bella
Maledetto fronça les sourcils.
— Elle
est très classe... un peu déshabillée, peut-être ?
— Justement !
intervint Melinda Sarcasse, une brune piquante, qui, avec sa peau café au lait
et ses yeux de jade, était la plus typée des trois. Tout l’intérêt de cette
soirée, c’est de montrer qu’on est bien foutues.
— C’est
pas mon genre, murmura Bella.
Cally
leva les yeux au ciel. Bella n’avait aucun goût et Bette, sa jumelle, ne valait
pas mieux, vu qu’elles s’habillaient pareil. Elle n’avait rien contre le style
manga... mais à dose homéopathique. On ne les distinguait l’une de l’autre que
par leurs rubans : bleu pour Bella, rouge pour Bette. Heureusement que,
conscientes de leurs limites, elles avaient demandé à Cally et à Melinda de les
conseiller !
Cally se
rabattit sur l’autre jumelle.
— Et
toi, comment tu la trouves, Bette ?
— Super
sexy ! affirma celle-ci qui, étant née dix minutes avant sa sœur, se
considérait comme beaucoup plus mature.
— Il
faut que tu te choisisses une tenue, Bella, insista Melinda. N’oublie pas que
le bal a lieu la. semaine prochaine.
Cally se
tourna vers elle.
— Et
toi, Melinda ? Tu as la tienne ?
— On
vient de me prévenir qu’elle était prête. Tu veux la voir ?
— Et
nous ? s’exclamèrent Bella et Bette à l’unisson.
— Retournez
plutôt au rayon Vera Wang, suggéra Cally tandis que Melinda l’entraînait vers l’atelier.
On en a pour cinq minutes.
— Alors,
qu’en penses-tu ? demanda Melinda quand la retoucheuse débarrassa la robe
de sa housse.
— Elle
est fabuleuse !
Cally
profita de ce que son amie parlait avec l’employée pour retourner l’étiquette
et écarquilla les yeux en apercevant le nombre de chiffres avant la virgule. La
robe de bal coûtait l’équivalent de trois mensualités de l’appartement qu’elle
occupait avec sa mère à Williamsburg.
— Souhaitez-vous
la passer dans notre salon d’essayage pour vérifier que toutes les retouches
ont bien été faites ? proposa l’employée.
Melinda
sortit de son sac en croco une carte de visite de son père et la lui tendit.
— Ce
ne sera pas nécessaire. Notre couturière pourra s’en occuper au cas où.
Faites-la
livrer à cette adresse.
— Tout
de suite, mademoiselle Sarcasse.
Tandis
qu’elles rejoignaient les jumelles, Melinda posa la question que Cally
redoutait tant.
— Et
toi, que vas-tu porter pour le bal des Ténèbres ?
Cally
hésitait à lui avouer qu’elle n’était pas invitée.C’était si agréable de se
sentir sur un pied d’égalité ! Elle ne voulait pas gâcher ce moment ni
mettre Melinda mal à l’aise en lui révélant le gouffre qui les séparait
socialement.
— J’ai
choisi une jeune créatrice, dit-elle d’un ton détaché.
Elles
aperçurent les jumelles qui passaient en revue les robes Vera Wang.
— Vous
avez repéré un modèle qui vous plaît ? demanda Cally.
— Moi
oui, s’exclama fièrement Bette.
Cally
admira d’un œil expert le profond décolleté en V et la taille rehaussée de
ruches.
— Succès
garanti ! la félicita-t-elle. Et toi, Bella ? Qu’en penses-tu ?
— Trop
provocant.
— Tu
sais, vous n’êtes pas forcées de porter la même robe, ce serait d’ailleurs une
grave faute de goût.
— Mais
on s’habille toujours pareil, protesta Bella. On est jumelles !
— Ce
qui ne vous rend pas identiques.
Bella
hocha la tête.
— Elle
adore Johnny Depp, moi je préfère Orlando Bloom.
— Tu
vois ! Vous avez beau vous ressembler comme deux gouttes d’eau, vous avez
deux personnalités différentes. Et il est temps que les autres s’en rendent
compte.
— Et
si tu choisissais une robe du même créateur que Bette ? proposa Melinda.
Vous
auriez chacune votre style tout en restant dans le même ton.
— Je
sais laquelle ! s’écria Bella avec un sourire radieux. Bougez pas, je vais
la chercher.
Stupéfaite,
Melinda la regarda s’éloigner.
— Ça
fait des semaines que j’essaie de lui faire comprendre ce qu’est l’élégance et
toi tu y arrives en deux temps, trois mouvements !
Bella
revint avec une robe en satin noir sans manches, à encolure froncée et jupe
évasée.
— Oh,
elle est très jolie, dit Cally.
— Et
devine ce qui irait parfaitement avec ? enchaîna Melinda, l’œil brillant.
Les superbes talons à brides soldés à l’étage en dessous ! Oh, oh !
murmura-t-elle soudain, tout sourire effacé. Alerte rouge, ennemie en vue !
— Où
ça ? s’enquirent les jumelles tandis que leurs têtes pivotaient à l’unisson
comme des antennes radar.
Melinda
tendit le menton vers l’escalator.
— Là-bas !
Cally, l’estomac
noué, reconnut Lilith Todd, l’élève la plus enviée et la plus crainte de l’Académie
Bathory. Rien de tel pour gâcher un après-midi de shopping que de tomber sur
quelqu’un qui a tenté de vous assassiner.
À l’inverse
de l’école qu’elles fréquentaient, Bergdorf n’était pas officiellement une zone
de non-représailles*.
(Les
mots suivis d’un astérisque sont expliqués dans le lexique,) Cependant, comme
le Synode* n’appréciait pas qu’on se livre à des actes de vendetta* en public,
cela suffisait en temps normal pour empêcher tout débordement. Sauf qu’avec une
fille aussi agressive et caractérielle que Lilith Todd, on pouvait craindre le
pire.
— Qu’est-ce
qu’on fait ? chuchotèrent les jumelles, affolées.
Leur
père étant l’ennemi juré du père de Lilith, l’apparition inattendue de celle-ci
les inquiétait, elles aussi.
— Pas
de panique ! tenta de les rassurer Cally. On a l’avantage du nombre.
Melinda
scruta le magasin.
— Elle
n’est pas du genre à faire du shopping seule, marmonna-t-elle. C’est pareil
avec les cobras. Quand on en voit un, les autres ne sont pas loin...
Comme
pour lui donner raison, la flamboyante Carmen Duivel apparut, suivie d’une
grande sauterelle aux longs cheveux blonds relevés en chignon et d’une petite
brune pulpeuse au visage ovale encadré d’un carré aux oreilles.
— C’est
qui, celles-là ?
— L’asperge,
Armida Aitken, et le nabot, Lula Lumley, expliqua Melinda à voix basse. Elles
descendent de vieilles familles de Sang-de-Race* plus ou moins fauchées !
Mais vous connaissez Lilith, elle a toujours besoin d’une cour.
— On
ferait mieux de filer, murmura Bella.
Cally
secoua la tête.
— Nous
avons autant le droit qu’elles d’être ici ! Je ne vais pas m’enfuir parce
que Lilith et sa bande viennent de débarquer.
— Tiens,
tiens, tiens ! s’exclama alors Lilith d’une voix assez forte pour que
plusieurs clients se retournent. La bande des trois... Mount, Sarcasse et
Maledetto.
— Ce
serait pas plutôt la bande des quatre ? minauda Armida Aitken. Il y a deux
Maledetto...
— Elles
ne comptent que pour un ! la coupa Lilith, furieuse que sa plaisanterie
tombe à plat.
Ne
pouvant plus s’éclipser sous peine de passer pour des dégonflées, Melinda et
les jumelles se placèrent derrière Cally.
— Je
ne savais pas qu’on laissait rentrer la racaille à Bergdorf, poursuivit Lilith
en toisant Cally.
— Faut
croire que si, à voir le ramassis de minables que j’ai devant moi !
— Fais
attention à ce que tu dis, Mount !
Carmen s’approcha
d’un air menaçant, puis elle se figea lorsqu’elle aperçut Melinda.
— On
n’est pas à l’école, ricana Lilith. Ne compte pas sur les profs pour te
défendre, Sang-Neuf !
— C’est
drôle, j’allais te dire exactement la même chose !
Lilith
plissa les yeux. On ne voyait plus qu’un éclat de glace bleu.
— T’as
pas plus ta place ici qu’à Bathory ! Nous n’avons pas l’intention de
partager notre territoire avec une clique de paumées, n’est-ce pas, les filles ?
— Bergdorf
est à nous ! clama Carmen d’un ton hautain. Cassez-vous avant que ça dégénère !
— Gardez
votre numéro de Reines des Damnés pour les intellos que vous persécutez en
classe. Vous ne nous faites pas peur. Cela étant, j’aimerais bien savoir
comment les petites princesses vampires d’Amérique espèrent nous terroriser ?
En faisant pipi sur les tapis du rayon chaussures pour marquer leur territoire ?
Autant vous prévenir, il en faut plus pour m’effrayer.
Sur ces
mots, Cally tendit la main vers un mannequin vêtu d’un pull en cachemire.
Un arc
électrique bleu jaillit du bout de son index et laissa une brûlure de la taille
d’une pièce de dix cents sur le vêtement.
Armida
et Lula poussèrent un cri et échangèrent un regard anxieux. Carmen recula d’un
pas.
Cally
passa devant elles.
— J’adorerais
prolonger cette passionnante conversation, mais on a prévu d’aller voir les
chaussures.
Elle
attendit d’arriver à l’escalator pour relâcher sa respiration.
— Que
les Fondateurs* fassent que ça s’arrête là !
— Tu
as été formidable ! la félicitèrent les jumelles d’une seule voix.
— Je
n’avais encore jamais vu quelqu’un remettre Lilith à sa place aussi
brillamment, renchérit Melinda. Et elle non plus !
— A
ton avis, c’est parce qu’elle me croit responsable de la mort de sa meilleure
amie qu’elle m’en veut ? Comment s’appelait-elle, déjà ?
— Tanith
Graves. Non, je ne pense pas. D’ailleurs, elles n’étaient pas si proches que
ça. Je crois plutôt que tu lui fais peur.
— Qui,
moi ?
— Tu
peux déclencher la foudre d’un claquement de doigts ! soupira Melinda. Je
ne connais personne de notre âge qui en soit capable. Bien sûr qu’elle a la
trouille !
Cally
jeta un regard angoissé derrière elle.
— Je
sens qu’il y a autre chose, Melinda. Mais quoi ? Je n’en ai pas la moindre
idée...
— Quel
culot, ces nanas ! fulmina Carmen. Melinda savait qu’on devait venir. Je
parie qu’elle les a amenées ici exprès !
— T’as
raison, acquiesça Lilith. Tu imagines, des filles aussi vulgaires dans un
endroit pareil ! Elles ne respectent donc rien ?
Si
Lilith avait dû dresser la liste des choses qu’elle détestait, celle-ci aurait
été longue – aller en cours, partager, s’entendre répondre non... Elle ne
supportait pas sa mère, les gens laids, pauvres, les intellos... Et plus que
tout le reste réuni, elle haïssait Cally Mount !
En
observant sa demi-sœur* et ennemie jurée descendre l’escalator avec sa troupe
de minables, Lilith comprit pourquoi son père n’avait toujours pas dit la
vérité à sa fille illégitime. Elles avaient été élevées toutes les deux dans l’obscurité,
comme des champignons, tandis qu’on leur farcissait le crâne d’un tas de
sornettes.
Tiens, à
la réflexion, elle avait un nouvel élément à ajouter en haut du hit-parade de
ce qu’elle exécrait : son cher vieux papa.
Elle qui
avait espéré que le shopping lui ferait oublier ses problèmes, c’était raté !
Bien que
la découverte de la véritable identité de Cally l’ait plus que secouée, elle n’avait
osé en parler à personne, pas même à Jules. Elle craignait trop de dévoiler
combien cette révélation l’avait affectée. Au moindre signe de faiblesse de sa
part, ses prétendues amies fondraient sur elle comme des chacals sur un lion
blessé. Et sa nouvelle grande amie Carmen Duivel en tête.
Carmen
avait commencé à manœuvrer pour devenir sa confidente et son premier lieutenant
bien avant la mort de Tanith. Lilith ne pouvait plus faire un geste sans que la
rouquine l’assaille de questions : Qu’est-ce que tu fais ? Où tu vas ?
Est-ce que Jules t’accompagne ? Elle la trouvait aussi irritante qu’un
string en toile de jute et presque aussi collante. N’empêche qu’elle devait
conserver son cercle d’admiratrices ; depuis la disparition de Tanith et
le passage de Melinda à l’ennemi, Carmen était l’ultime rescapée de sa bande
initiale. Et comme il fallait plus de deux personnes pour former une bande,
elle avait décidé de «donner une chance » à Armida Aitken et à Lula Lumley
d’être à la hauteur, ce qui n’était pas gagné.
— On
va finir par être en retard si on ne se presse pas, marmonna Carmen. Il paraît
que Gala ne passe qu’au début du défilé. Je ne voudrais pas la manquer !
Elles se
dirigèrent vers le salon réservé à la présentation de mode.
Il y
avait déjà une vingtaine de clientes triées sur le volet : des femmes du
monde ainsi que des épouses et des filles de riches New-Yorkais qui bavardaient
tout en buvant des cocktails et en examinant les portants préparés à leur
intention.
Lilith
regarda le buffet et s’efforça de cacher sa répulsion. La simple vue de ce que
les caillots* appelaient de la nourriture lui soulevait le cœur. Comment
pouvaient-ils avaler de telles horreurs ?
Le
directeur du magasin leva les mains pour réclamer le silence.
— Mesdames,
Bergdorf Goodman est ravi de vous accueillir afin de vous présenter un nouveau
créateur. Comme nul ne saurait mieux vous parler de sa prochaine collection, je
laisse la parole sans attendre au directeur général de Maison d’Ombres en
Amérique du Nord.
Un beau
jeune homme à l’allure sportive s’avança. Carmen donna un coup de coude à
Lilith.
— À
côté de lui, Oliver fait figure de livreur de pizzas.
— C’est
vrai qu’il est canon, mais Jules est plus sexy.
— Attends,
Jules est carrément à tomber raide !
— Qu’est-ce
que tu veux dire ? demanda Lilith, les yeux plissés.
— Rien.
C’était juste une façon de parler !
Loin de
se douter qu’il était le centre d’une discussion aussi animée, l’adonis sourit
à l’assemblée.
— Mesdames,
mesdemoiselles, permettez-moi de vous présenter l’égérie de Maison d’Ombres, l’incomparable
Gala !
De
derrière un panneau surgit une jeune femme d’une beauté à couper le souffle :
de hautes pommettes rondes, des lèvres boudeuses à souhait, des yeux
aigue-marine et des cheveux qui nappaient ses épaules comme du caramel. Avec
ses longues jambes galbées et son bronzage de surfeuse, elle semblait débarquer
de Malibu. Elle était vêtue d’un chemisier à collerette et d’une jupe sombre
avec un gros nœud à la taille, portés sous un trench pied-de-poule aux manches
roulées.
Un
photographe barbu et baraqué se mit à la mitrailler, sous les «Ah ! »
et les «
Oh ! »
de l’assistance émerveillée.
Aussitôt,
Lilith et ses amies se sentirent mal à l’aise. Bien qu’elles aient encore
quelques années devant elles avant de perdre leur reflet, elles avaient été
élevées dans la crainte des miroirs et des appareils photographiques.
Le barbu
virevoltait autour de Gala comme un satellite. Soudain, Lilith reconnut l’homme
qui l’avait abordée chez Dolce & Gabbana quinze jours plus tôt.
— C’est
qui, ce paparazzi ? s’enquit Lula.
— Arrête,
c’est Kristof ! répondit Carmen.
— Tu
le connais ? s’étonna Lilith d’un ton qui se voulait indifférent.
— Pas
personnellement, mais c’est le photographe attitré d’Iman, de Kate Moss et de
Kurkova. Et il couvre le lancement de Maison d’Ombres. Au fait, que penses-tu
de leurs vêtements ?
Lilith
survola les portants du regard. Même si chaque pièce était parfaitement
soignée, la collection manquait d’originalité. Elle haussa les épaules.
— Peut
mieux faire ! A propos, je vous ai dit que c’est à moi que reviendra l’honneur
d’ouvrir le bal de la Nuit des Ténèbres ?
Armida
soupira.
— Plusieurs
fois.
— Alors
vous comprenez qu’il me faut une robe digne de cette importante responsabilité !
Tout en
parlant, Lilith remarqua que des filles se précipitaient vers le mannequin pour
lui demander des autographes et repartaient en serrant ceux-ci contre leur
cœur.
— Il
paraît que Gala a signé un contrat d’un million de dollars avec Maison d’Ombres
pour les représenter officiellement l’an prochain, chuchota Lula. Elle passera
dans Elle, Vanity Fair, Vogue, ce genre de magazines.
— Un
million de dollars, répéta Lilith. Et elle a quel âge, à ton avis ?
— Dix-sept,
dix-huit ans.
— Et
tu la trouves plus jolie que moi ?
— Euh...
Lula
regarda autour d’elle, hésitante.
— Certainement
pas ! protesta Carmen, profitant de la gaffe de sa copine pour se mettre
en avant. Tu es beaucoup plus jolie ! La plupart des mannequins vendraient
leur âme au diable pour avoir ton look !
Tandis
que Kristof continuait à mitrailler Gala, Lilith songea qu’elle devait sa
richesse et sa popularité à son père et non à elle. Elle était semblable à la
lune, cet astre sans lumière qui se borne à refléter l’éclat du soleil. Jusqu’à
présent, elle s’était contentée de rester dans l’orbite de son père et de se
faire l’écho de sa gloire. Mais maintenant qu’elle savait ne pas être sa fille
unique, son avenir lui paraissait plus incertain.
Peut-être
était-il temps qu’elle commence à briller par elle-même.