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Kami Garcia • Margaret Stohl

Traduit de l’américain par Luc Rigoureau

Blackmoon

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Avant-AU MILIEU DE NULLE PART

Il n’y avait que deux types de citoyens dans notre ville. « Les bouchés et les bornés selon l’affectueuse expression de mon père pour qualifier nos voisins. « Les trop bêtes pour partir et les condamnés à rester, les autres finissent toujours par trouver une façon de s’en aller. » La catégorie à laquelle lui-même appartenait avait beau être évidente, je n’avais jamais eu le courage de l’interroger à ce sujet. Mon père était écrivain, et nous vivions à Gatlin, en Caroline du Sud, parce que mon arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père Ellis Wate, avait trouvé la mort au front, sur l’autre berge de la rivière Santee, lors de la guerre de Sécession.

Que les locaux n’appelaient pas ainsi ; ceux qui avaient moins de soixante ans l’appelaient guerre inter-Etats ; ceux qui avaient dépassé cet âge, guerre de l’Agression yankee comme si le Nord avait déclenché les hostilités suite à la livraison d’une balle de mauvais coton.

Notre maisonnée était la seule à l’appeler guerre de Sécession.

Une raison de plus pour expliquer ma hâte de décamper d’ici.

Gatlin ne ressemblait pas aux autres petites villes qu’on voit au cinéma, à moins que le film n’ait un demi-siècle. Trop éloignés de Charleston pour avoir un Starbucks ou un McDo, nous devions nous contenter d’un restaurant Dairy Queen, calligraphié Dar-ee Keen : les notables, à la radinerie légendaire, avaient dû obtenir une ristourne sur ces « E » quand il avait fallu remplacer l’enseigne de l’ancien Dairy King. La bibliothèque 3

utilisait encore un fichier papier, l’école était toujours équipée de tableaux d’ardoise, et la piscine municipale se réduisait au lac Moultrie, avec ses eaux tiédasses et boueuses. Le Cineplex projetait les films à peu près en même temps qu’ils sortaient en DVD, mais il fallait faire du stop pour se rendre jusqu’à Summerville, où se trouvait également l’université de premier cycle. Les boutiques étaient regroupées sur la Grand-Rue, les demeures patriciennes sur River Street, et les pauvres au sud de la Nationale 9, là où les trottoirs se désintégraient en morceaux de béton inégaux Ŕ guère pratiques pour marcher mais idéaux pour caillasser les opossums agressifs, les animaux les plus mauvais qui soient. Ça, ils ne le montrent jamais, au cinéma.

Gatlin n’était pas une bourgade compliquée ; Gatlin était Gatlin. Pendant la canicule, les habitants montaient la garde à l’abri de leurs vérandas. Quand bien même ils se liquéfiaient de chaleur, rien ne les aurait fait renoncer. D’ailleurs, rien ne changeait jamais, ici. Demain aurait lieu la rentrée scolaire, mon année de seconde au lycée Thomas Jackson, et je savais déjà comment la journée se déroulerait : où je m’assiérais, à qui j’adresserais la parole, les blagues, les filles, qui se garerait où.

Le comté de Gatlin ne réservait aucune surprise. En gros, nous étions l’épicentre du milieu de nulle part.

Du moins, c’est ce que je croyais quand j’ai refermé mon vieil exemplaire d’Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, que j’ai coupé mon iPod et que j’ai éteint la lumière sur cet ultime jour des vacances d’été.

Au bout du compte, il s’est révélé que je me trompais complètement.

Car il y a eu une malédiction.

Une fille.

Et, pour terminer, une tombe.

Je n’ai rien vu venir.

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2 Septembre-RÊVE

Chute.

Je dégringolais en chute libre.

Eth an !

Elle m’appelait. Le seul son de sa voix provoquait les battements de mon cœur.

À laide !

Elle aussi tombait. Je tendais le bras pour essayer de la retenir, mais je ne saisissais que du vide. Il n’y avait pas de terre ferme sous mes pieds, je me débattais dans la boue. Nos doigts s’effleuraient, je distinguais des éclats de lumière verte dans l’obscurité. Puis elle m’échappait, et je n’éprouvais plus qu’un intolérable sentiment de perte.

Citrons et romarin. Son odeur continuait de flotter dans l’air, cependant.

Mais il m’était impossible de la rattraper.

Or, il m’était impossible de vivre sans elle.

Je me suis redressé d’un bond dans mon lit, le souffle court.

ŕ Debout, Ethan Wate ! Je ne tolérerai pas que tu sois en retard le jour de la rentrée !

La voix d’Amma, qui s’égosillait au pied de l’escalier.

Mes yeux se sont posés sur une tache de lumière blême qui transperçait le noir. J’ai perçu le martèlement lointain de la pluie sur nos vieux volets en bois à claire-voie. Il devait pleuvoir, donc. Ce devait être le matin. Je devais être dans ma chambre, Cette dernière était étouffante et humide. Pourquoi ma fenêtre était-elle ouverte ?

J’avais mal à la tête. Je me suis laissé retomber sur l’oreiller, et le rêve s’est estompé, comme toujours. J’étais en sécurité dans notre maison ancestrale. Dans le lit d’acajou grinçant qui avait 5

sans doute accueilli le sommeil de six générations de Wate avant moi. Le lit où personne ne basculait dans des trous noirs de boue. Le lit où il ne se passait jamais rien.

J’ai fixé le plafond, peint de la couleur du ciel afin d’empêcher les xylocopes d’y nicher. Qu’est-ce qui débloquait, chez moi ? Ce rêve me hantait depuis des mois, maintenant. Je ne me souvenais pas de tout, toujours du même passage. La fille tombait, je tombais, il fallait que je m’accroche à elle, je n’y parvenais pas. Si je lâchais prise, quelque chose de terrible allait lui arriver. C’était ça, le truc : je ne pouvais pas la lâcher, il était inconcevable que je la perde. Comme si j’étais amoureux d’elle, alors que je ne la connaissais pas. Un amour avant coup de foudre, en quelque sorte.

Ce qui paraissait fou, car elle n’était qu’une vision onirique.

Je ne savais même pas à quoi elle ressemblait. Le rêve avait beau revenir depuis des semaines et des semaines, je n’avais jamais vu le visage de cette fille. Ou bien, je l’avais oublié. Mon unique certitude, c’était que chaque fois qu’elle disparaissait, je ressentais un profond mal-être. Elle échappait à mes doigts, et mon ventre semblait se détacher de mon corps, une sensation pareille à celle que l’on éprouve sur les montagnes russes, quand la voiturette plonge trop brutalement.

Des papillons dans l’estomac, dit-on. Quelle métaphore idiote ! Plutôt des abeilles tueuses, oui.

J’étais peut-être en train de devenir fou. A moins que j’aie juste besoin d’une bonne douche. Mes écouteurs étaient encore autour de mon cou. Quand j’ai jeté un coup d’œil à mon iPod, j’y ai vu un titre inconnu. Seize Lunes. Qu’est-ce que c’était ? J’ai allumé l’appareil, et la mélodie s’est déroulée, captivante. Si je n’ai pas identifié la voix, j’ai eu l’impression de l’avoir déjà entendue.

Seize lunes, seize années,

Seize de tes pires peurs,

Seize songes de mes pleurs,

Tombent, tombent les années...

La chanson était lugubre, angoissante, presque hypnotique.

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ŕ Ethan Lawson Wate !

Les cris d’Amma me sont parvenus par-dessus la musique.

Éteignant l’engin, je me suis assis et j’ai rejeté la couverture. Mes draps donnaient l’impression d’être pleins de sable. Ce n’était pas une apparence, cependant. De la poussière. Quant à mes ongles, ils étaient en deuil, noirs de la boue qui s’y était incrustée, comme dans le rêve. Après avoir roulé les draps en boule, je les ai fourrés au fond du panier à linge sale, avec mon maillot de basket qui empestait encore la transpiration de mon entraînement de la veille. Sous la douche, je me suis efforcé d’oublier ma nuit tout en me récurant à fond. L’eau a entraîné avec elle les ultimes pans obscurs du rêve dans le tuyau d’évacuation. Il suffisait que je n’y pense plus pour décider qu’il ne s’était rien passé. Telle était mon approche de la plupart des choses, ces derniers temps.

Sauf quand il s’agissait d’elle. Là, c’était plus fort que moi, je songeais constamment à elle. Je ne cessais de revenir au rêve, même si je ne le comprenais pas. Il n’y avait rien à ajouter, c’était mon secret. J’avais seize ans, j’étais en train de m’éprendre d’une fille qui n’existait pas et je perdais peu à peu l’esprit.

J’avais beau frotter, mon cœur continuait de battre la chamade ; malgré le parfum du savon et du shampooing, je sentais encore son odeur. Rien qu’un effluve, bien réel pourtant.

Citrons et romarin.

J’ai gagné le quotidien immuable et rassurant du rez-de-chaussée. Amma a déposé devant moi la sempiternelle assiette à motifs bleus et blancs Ŕ la porcelaine chinoise de ma mère Ŕ contenant œufs sur le plat, bacon, pain grillé beurré et bouillie d’avoine. Amma était notre gouvernante. Je la considérais plus comme ma grand-mère, bien qu’elle fût plus intelligente et rouspéteuse que ma véritable aïeule. Elle m’avait pratiquement élevé et elle jugeait de son devoir de m’aider à grandir de quelques centimètres supplémentaires, alors que je mesurais déjà un mètre quatre-vingt-douze. Ce matin, je mourais étrangement de faim, à croire que je n’avais rien avalé depuis huit jours. Je me suis dépêché d’engloutir un œuf et deux 7

tranches de bacon, ce qui m’a tout de suite ragaillardi. La bouche pleine, j’ai souri à Amma.

ŕ Parle-moi ! lui ai-je lancé. C’est mon premier jour de bahut.

D’un geste brusque, elle a placé sur la table un immense verre de jus d’orange et un encore plus grand de lait Ŕ entier, le seul qu’on buvait dans la région.

ŕ Il n’y a plus de lait chocolaté ?

J’en consommais comme d’autres carburent au Coca ou au café. Même le matin. J’étais accro à ma dose de sucre.

ŕ A.D.A.P.T.A.T.I.O.N.

Amma vous servait la solution d’une grille de mots croisés dans à peu près toutes les situations. Plus le terme était long, plus elle était contente. Sa manière de l’épeler vous donnait l’impression qu’elle vous enfonçait les lettres dans le crâne à grands coups de spatule en bois.

ŕ Autrement dit, fais avec, a-t-elle développé. Et n’espère pas mettre un pied dehors tant que tu n’auras pas vidé ton verre.

ŕ Oui, madame.

ŕ Tu t’es vêtu comme un milord, à ce que je vois.

Ce n’était pas le cas. Je portais un jean et un teeshirt usé, ma tenue quotidienne. Tous mes tee-shirts arboraient des imprimés différents ; celui d’aujourd’hui, c’était Harley-Davidson. Aux pieds, j’avais mes baskets noires achetées trois ans auparavant.

ŕ Je croyais que tu devais couper cette tignasse, a ajouté Amma.

Sur le ton de la réprimande, que j’ai cependant identifié pour ce qu’il était, celui d’une affection profonde.

ŕ J’ai dit ça, moi ?

ŕ Ignores-tu que les yeux sont une fenêtre sur l’âme ?

ŕ Je n’ai peut-être pas envie qu’on regarde dans la mienne.

Ma punition a été une deuxième fournée de bacon. Amma mesurait à peine un mètre cinquante et était, sûrement, encore plus âgée que la porcelaine chinoise de ma mère, bien qu’elle prétendît avoir cinquante-trois ans à chacun de ses anniversaires. Elle était tout sauf une vieille dame charmante, cependant. Elle régnait sans partage sur notre maisonnée.

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ŕ En tout cas, ne t’imagine pas que je vais te laisser sortir sous ce temps avec les cheveux mouillés. Cet orage ne me plaît guère. On croirait qu’un esprit maléfique a été réveillé par le vent et qu’il va faire des siennes toute la sainte journée. Cette présence n’obéit qu’à elle-même.

J’ai grimacé. Amma avait un mode de pensée très personnel, Quand elle était en proie à l’une de ses humeurs, ma mère avait eu l’habitude de déclarer qu’elle virait au noir Ŕ mélange de religion et de superstition, comme seul le Sud profond en a le secret. Lorsque Amma virait au noir, mieux valait s’écarter. De même, il était préférable de ne pas déplacer les talismans qu’elle posait sur les rebords des fenêtres, ni les poupées qu’elle fabriquait et planquait dans les tiroirs.

Après une dernière bouchée d’œufs, j’ai liquidé le petit déjeuner des champions, mon invention, œufs, confiture et bacon, le tout écrasé entre deux tranches de pain grillé. Tout en m’empiffrant, j’ai jeté un coup d’œil dans le couloir. Réflexe ordinaire. La porte du bureau de mon père était déjà fermée. Il écrivait la nuit et dormait le jour sur le canapé antique de son repaire. Il en avait été ainsi depuis la mort de ma mère, au mois d’avril. Il aurait pu tout aussi bien être un vampire, ainsi que l’avait déclaré ma tante Caroline lors de son séjour chez nous, au printemps. Bref, j’avais sans doute raté l’occasion de le voir jusqu’au lendemain : une fois cette porte close, il était exclu de la rouvrir.

Dans la rue, un avertisseur a retenti. Attrapant mon sac à dos noir usé, je me suis précipité sous la pluie. Le ciel était si sombre qu’il aurait pu être sept heures comme dix-neuf heures.

Cela faisait quelques jours que la météo était capricieuse. La voiture de Link, La Poubelle, attendait le long du trottoir, moteur crachotant, musique à fond. Link et moi allions à l’école ensemble depuis le jardin d’enfants, depuis le jour où nous étions devenus les meilleurs amis du monde après qu’il m’avait offert la moitié de son gâteau fourré à la vanille Ŕ parce qu’elle était tombée par terre, ce que je n’avais appris que plus tard.

Bien que nous ayons tous deux décroché notre permis cet été, Link était le seul à avoir un véhicule, pour peu que La Poubelle 9

mérite cette dénomination. Au moins, elle nous protégerait de l’orage.

Debout sur le porche, les bras croisés, Amma incarnait la réprobation.

ŕ Je t’interdis de mettre ta musique aussi fort ici, Wesley Jefferson Lincoln. Si tu crois que je ne suis pas capable d’appeler ta maman pour lui raconter ce que tu as mijoté dans le sous-sol durant tout l’été de tes neuf ans, tu te trompes.

Link s’est renfrogné. Peu de gens le gratifiaient de son nom complet, excepté sa mère et Amma.

ŕ Entendu, madame.

La moustiquaire a claqué. Link a éclaté de rire et a démarré en dérapant sur l’asphalte humide, comme si nous prenions la fuite, son habitude en matière de conduite. Si ce n’est que nous ne nous enfuyions nulle part.

ŕ Qu’as-tu fait dans mon sous-sol à neuf ans ? me suis-je enquis.

ŕ Demande-moi plutôt ce que je n’y ai pas fait, a-t-il rétorqué en baissant l’autoradio.

Une excellente idée, parce que la musique était atroce, et qu’il allait me demander si elle me plaisait, notre routine quotidienne. Le drame de son groupe, Qui a tué Lincoln ?, c’est qu’aucun de ses membres ne savait ni jouer d’un instrument ni chanter. Cela n’empêchait pas Link de jacasser sans arrêt à propos de batterie, de son projet de filer à New York après son bac et de contrats mirifiques avec des maisons de disques qui ne verraient probablement jamais le jour. Par probablement, entendez qu’il avait plus de chances de marquer un panier à trois points depuis le parking du gymnase, les yeux bandés et ivre.

Link avait beau ne pas envisager d’études longues, il avait une longueur d’avance sur moi : il savait ce qu’il voulait faire, même si ce n’était pas gagné. Moi, tout ce que j’avais, c’était une boîte à chaussures pleine de dépliants envoyés par des universités que je ne pouvais pas montrer à mon père. Je me fichais de la qualité des facs en question, du moment qu’elles se trouvaient à au moins mille cinq cents kilomètres de Gatlin.

Je ne tenais pas à finir comme mon paternel, à vivre dans la même maison, la même petite ville que celle où j’avais grandi, 10

avec les mêmes personnes qui n’avaient pas su rêver assez pour partir d’ici.

De chaque côté de la chaussée se dressaient de vieilles demeures victoriennes dégoulinantes de pluie, quasi identiques au jour où elles avaient été construites, plus d’un siècle auparavant. Ma rue avait été baptisée Cotton Bend1, parce que, autrefois, ces maisons avaient été adossées à des kilomètres carrés de plantations de coton. Aujourd’hui, elles n’étaient plus adossées qu’à la Nationale 9. A peu près la seule chose à avoir changé dans le coin.

J’ai pioché un beignet rassis dans une boîte qui traînait sur le plancher de la voiture.

ŕ C’est toi qui as téléchargé une chanson bizarre sur mon iPod hier ?

ŕ Quelle chanson ? Et que penses-tu de celle-ci ?

Link a monté le volume de sa dernière maquette.

ŕ Je pense qu’il faut encore travailler dessus. Comme sur toutes les autres.

Ma rengaine, jour après jour, ou presque.

ŕ Ouais, ben ta tronche aura elle aussi besoin d’être retravaillée quand je t’aurais flanqué la raclée que tu mérites, a-t-il répondu.

Sa rengaine, jour après jour, ou presque.

J’ai fait défiler les titres sur l’écran de mon iPod.

ŕ Je crois qu’elle s’appelait Seize Lunes, un truc comme ça.

ŕ Connais pas.

Le morceau n’était pas répertorié. Il avait disparu, alors que je l’avais écouté ce matin même. Or, j’étais sûr de ne pas l’avoir imaginé, car la mélodie continuait de me trotter dans la tête.

ŕ Tu veux une chanson ? Je vais t’en donner une, moi. Une nouvelle.

Link s’est penché pour tripoter l’autoradio.

ŕ Hé ! Regarde où tu vas !

Il ne m’a pas écouté. Du coin de l’œil, j’ai vu une drôle de voiture déboucher devant nous. L’espace d’une seconde, les 1 Soit « le virage du coton ». (Toutes les notes sont du traducteur.) 11

bruits de la route, de la pluie et de Link se sont dissous dans le silence, et la scène a paru ralentir. J’étais hypnotisé par cette voiture, incapable de m’en détacher. Juste une impression, rien que j’aurais pu décrire. Puis la bagnole est passée à côté de nous avant de bifurquer.

Je ne l’ai pas reconnue. Je ne l’avais encore jamais vue. Ce qui était totalement incongru, car aucun véhicule ne m’était étranger, en ville. À cette époque de l’année, il n’y avait pas de touristes Ŕ ils n’étaient pas assez fous pour visiter la région en pleine saison des ouragans. La voiture était longue et noire, pareille à un corbillard. D’ailleurs, j’étais presque sûr que c’en était un.

Un mauvais présage, si ça se trouve. Cette année allait peut-être se révéler pire que ce que j’avais craint.

ŕ Et voilà ! a triomphé Link. Bandana noir. Ce morceau va faire de moi une star.

Quand il a relevé la tête, la voiture avait disparu.

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2 Septembre-LA NOUVELLE

De Cotton Bend au lycée Jackson, il n’y avait que huit blocs à parcourir. Je n’avais pas besoin d’un trajet plus long pour résumer ma vie entière. Apparemment, il a aussi suffi à me sortir de l’esprit l’étrange corbillard noir. Voilà pourquoi, sans doute, je n’en ai pas parlé à Link.

Nous avons dépassé le Stop & Shop, également connu sous le nom de Stop & Steal 2, l’unique épicerie de Gatlin, le seul magasin se rapprochant grosso modo d’un 7-Eleven. En conséquence de quoi, chaque fois que vous tramiez devant avec vos copains, vous n’aviez plus qu’à espérer ne pas tomber sur la mère de l’un d’eux faisant ses courses pour le dîner. Ou pire, sur Amma.

Une Pontiac Grand Prix bien trop familière était garée sur le parking de la boutique.

ŕ Houps ! Gros Lard a déjà planté son camp.

Assis derrière le volant, il lisait le journal de l’armée, Stars and Stripes3.

ŕ Il ne nous a peut-être pas vus ? a soufflé Link, tendu, en regardant dans son rétroviseur.

ŕ Ben tiens ! A mon avis, on est cuits.

En plus d’avoir le privilège d’appartenir aux forces de la police de Gatlin, Gros Lard était chargé de traquer les lycéens séchant les cours. Sa bonne amie, Amanda, travaillant au Stop & Steal, presque tous les matins, Gros Lard montait la garde devant la boutique, en attendant qu’on livre le pain et les 2 Soit « Stoppe et pique ».

3 Autrement dit, le drapeau américain. Journal fondé à l'origine par les armées confédérées lors de la guerre de Sécession.

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pâtisseries. Ce qui représentait un inconvénient majeur pour les élèves systématiquement à la bourre, tels Link et moi.

Il était impossible de fréquenter le bahut sans connaître le train-train quotidien de Gros Lard aussi bien que son propre emploi du temps. Ce jour-là cependant, il nous a adressé un signe nonchalant sans même lever les yeux de la page des sports.

Il avait décidé de se montrer généreux.

ŕ La page des sports et un beignet bien gras. Tu sais ce que ça signifie.

ŕ Qu’il nous accorde cinq minutes.

Nous sommes entrés sur le parking de Jackson au point mort dans l’espoir de ne pas attirer l’attention de la CPE chargée de tacler les retardataires. Malheureusement, il pleuvait toujours à verse. Aussi, quand nous avons pénétré dans le bâtiment, nous étions trempés jusqu’aux os, et nos baskets couinaient si bruyamment que nous ne pouvions que nous faire choper en passant devant le bureau.

ŕ Ethan Wate ! Wesley Lincoln !

Nous avons rebroussé chemin et, dégoulinant de flotte, avons attendu nos feuilles de colle.

ŕ En retard le jour de la rentrée ! Votre maman AUra sûrement deux mots à vous dire ce soir, monsieur Lincoln.

Quant à vous, monsieur Wate, effacez-moi ce sourire suffisant.

Amma ne va pas se gêner pour vous tanner le derrière.

Mlle Hester n’avait pas tort. D’ici peu, Amma apprendrait que j’étais arrivé avec cinq minutes de retard. Si elle n’était pas déjà au courant, s’entend. Telle était l’existence, ici. Ma mère disait que Carlton Eaton, le facteur, lisait tout le courrier qui lui paraissait un tant soit peu intéressant. Il ne se donnait même pas la peine de recacheter les enveloppes ensuite. Au demeurant, ce n’était pas comme s’il avait pu découvrir des informations un tantinet juteuses. Certes, toute famille a ses secrets, mais aucun de vos voisins n’ignorait les vôtres, à Gatlin. Ce qui n’était un secret pour personne.

ŕ Je conduisais prudemment à cause de la pluie, mademoiselle Hester, a plaidé Link en essayant son numéro de charme.

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Pas du tout charmée, la CPE l’a contemplé par-dessus les carreaux de ses lunettes. La chaînette retenant ces dernières s’est balancée d’avant en arrière.

ŕ Je n’ai pas le temps de discuter, les garçons, a-t-elle répondu. Je suis bien trop occupée à remplir vos feuilles de retenue, puisque vous serez en retenue cet après-midi.

Sur ce, elle nous a tendu à chacun le papier bleu de la condamnation sans appel.

Occupée, mon œil ! L’air a empesté le vernis à ongles avant même que nous ayons tourné dans le couloir. Bienvenue au lycée Jackson !

À Gatlin, le premier jour des classes suivait un déroulement immuable. Les profs, que vous connaissiez tous pour les croiser à la messe, avaient décrété dès le jardin d’enfants que vous étiez stupide ou intelligent. Moi, j’étais intelligent parce que mes parents étaient enseignants à la fac. Link était stupide parce qu’il avait déchiré les pages de sa Bible pendant les leçons de catéchisme et qu’il avait vomi lors d’un des spectacles de Noël.

Intelligent, j’avais de bonnes notes ; stupide, Link en avait de mauvaises. Personne ne s’embêtait à lire nos devoirs, j’imagine.

Parfois, j’écrivais n’importe quoi au beau milieu d’une dissertation, juste pour voir si un de mes profs s’en rendrait compte. Peine perdue.

Malheureusement, le même principe ne s’appliquait pas aux QCM. En cours de littérature anglaise, j’ai découvert que la mère English (son vrai nom), qui enseignait depuis à peu près sept cents ans, s’était attendue à ce que nous avalions Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee pendant l’été. Bref, j’ai foiré ce premier test. Génial ! J’avais lu le roman, un des préférés de ma mère, environ deux ans plus tôt, et les détails m’étaient sortis de la tête.

A mon propos, un petit renseignement rarement divulgué : je passais mon temps à bouquiner. Les livres étaient mon seul moyen de m’évader de Gatlin, même si ces évasions ne duraient pas. J’avais accroché une carte à un mur de ma chambre et, chaque fois que je tombais sur un endroit qui me tentait, je le cochais. New York correspondait à L’Attrape-cœurs de Salinger, In to the Wild de Krakauer, m’avait conduit jusqu’en Alaska. La 15

lecture de Sur la route m’avait permis de souligner Chicago, Denver, Los Angeles et Mexico Ŕ Kerouac vous emmenait à peu près partout. Régulièrement, je tirais des lignes entre les différentes destinations, un fin trajet vert que j’avais l’intention d’emprunter en stop l’été suivant mon bac, pour peu que je parvienne à quitter un jour Gatlin. Ma passion des livres et ma carte étaient mon jardin secret. Dans la région, la littérature et le basket ne faisaient pas bon ménage.

Le cours de chimie ne s’est pas mieux déroulé que le précédent, M. Hollenback m’ayant infligé pour partenaire de labo Emily Je-Hais-Ethan. Plus connue sous le nom d’Emily Asher, elle me méprisait depuis le bal de fin d’année de troisième. J’avais commis l’erreur de porter îles tennis avec mon smoking et d’autoriser mon père à nous conduire aux réjouissances à bord de notre Volvo rouillée. La vitre qui refusait définitivement de se relever avait décoiffé ses boucles blondes empilées à la perfection pour l’occasion. A notre arrivée au gymnase, elle avait eu l’air d’une Marie-Antoinette emperruquée au saut du lit. Emily ne m’avait pas adressé la parole durant toute la soirée et avait envoyé Savannah Snow me larguer à trois pas du bol à punch. Notre amourette s’était arrêtée là.

Ce qui ne l’empêchait pas de représenter une source constante de divertissement aux yeux des copains, lesquels guettaient le moment où nous nous remettrions ensemble. Ce qu’ils ignoraient, c’est que les filles comme Emily ne m’attiraient pas. Certes, elle était jolie, mais ça s’arrêtait là. L’admirer ne compensait en rien le pensum de l’écouter. Je voulais quelqu’un de différent, quelqu’un à qui je pourrais parler d’autre chose que de fêtes ou de qui serait élue reine du bal de Noël. Une fille qui serait futée, drôle. Pour le moins, une partenaire de labo à peu près digne de ce nom.

Je me nourrissais peut-être de chimères. N’empêche, une chimère valait mieux qu’un cauchemar. Même quand le cauchemar portait une jupette de cheerleader.

Si j’avais survécu à la chimie, ma journée n’a fait qu’empirer par la suite. Apparemment, j’avais de nouveau opté pour le cours d’histoire américaine, cette année. L’histoire américaine étant la seule histoire enseignée à Jackson, l’intitulé était quelque peu 16

redondant. J’allais donc passer une seconde année consécutive à étudier « la guerre de l’Agression yankee » avec le petit père Lee.

Aucun lien de parenté avec le célèbre général. Tous, cependant, nous savions que, par l’esprit, Lee et son fameux homonyme confédéré, c’était du pareil au même. Lee était l’un des rares profs à me détester. L’an passé, pour relever un défi lancé par Link, j’avais rédigé une disserte que j’avais appelée « La guerre de l’Agression sudiste ». Lee m’avait collé un D. Force m’est donc de croire qu’il arrivait aux enseignants de lire nos devoirs.

Je suis allé m’installer à côté de Link qui était en train de recopier les notes d’un précédent cours durant lequel il avait dormi. Il s’est arrêté sitôt que je me suis assis.

ŕ T’as entendu ça, mec ?

ŕ Entendu quoi ?

ŕ Il y a une nouvelle à Jackson.

ŕ Il y a toujours un tas de nouvelles, à Jackson, crétin !

Toute une section de troisième4, même.

ŕ Je ne te parle pas de ces gamines, mais de la nouvelle qui est en seconde.

Dans n’importe quel autre bahut, une nouvelle élève de seconde n’aurait guère provoqué d’émoi. Mais il s’agissait de Jackson. Nous n’avions pas connu de nouvelle depuis le CE2, quand Kelly Wix avait emménagé chez ses grands-parents, après que son père avait été arrêté pour avoir organisé des paris clandestins dans leur cave de Lake City.

Qui c’est ?

Aucune idée. J’ai eu éducation civique tout à l’heure avec les débiles de la fanfare, et ils ne savent rien non plus, sauf qu’elle joue du violon, un machin comme ça. Je me demande si elle est chouette.

A l’instar de la plupart des mecs, Link avait une idée fixe. La seule différence, c’est que lui n’hésitait pas à la formuler.

ŕ Alors, comme ça, elle fait partie des débiles de la fanfare ?

ŕ Non, elle est musicienne. Si ça se trouve, elle partage le même amour que moi pour le classique.

4 Aux États-Unis, l'équivalent de notre lycée, ou high school, comprend quatre années d'études. Les élèves y ont entre quatorze et dix-huit ans, ce qui correspond,

grosso modo, aux élèves français de la troisième à la terminale.

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ŕ Le classique, toi ?

De toute sa vie, la seule musique classique que Link avait écoutée avait été celle du cabinet du dentiste.

ŕ Ben les classiques, quoi. Pink Floyd, Black Sabbath, les Stones.

J’ai explosé de rire.

ŕ Monsieur Lincoln, monsieur Wate, pardonnez moi d’interrompre votre conversation, mais j’aimerais commencer mon cours, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

Le ton de Lee était tout aussi ironique que celui de l’année précédente, et tout aussi répugnantes les taches de transpiration sous ses aisselles et sa manie de dissimuler sa calvitie avec ses mèches graisseuses. Il a distribué des exemplaires du programme, sûrement le même depuis une décennie. Il serait obligatoire de participer à la reconstitution d’une grande bataille de la guerre de Sécession. Rien d’étonnant, là non plus. Je n’aurais qu’à emprunter un uniforme à l’un des membres de ma famille qui adoraient jouer les Confédérés le week-end, histoire de tuer le temps. Quel petit veinard j’étais !

Après la sonnerie, Link et moi avons traînassé dans le couloir, près de nos casiers, dans l’espoir de reluquer la nouvelle.

A en croire Link, elle était déjà sa future âme sœur, sa future égérie musicale et sans doute tout un paquet de futures choses que je n’avais pas du tout envie de connaître. Malheureusement, la seule nana que nous avons eu l’occasion de mater a été Charlotte Chase attifée d’une jupe en jean trop petite pour elle d’au moins deux tailles. Conclusion, nous n’apprendrions rien de plus avant l’heure du déjeuner, car notre prochain cours était le langage des signes, durant lequel il était strictement interdit d’ouvrir la bouche. Aucun élève n’était assez bon pour épeler

« nouvelle » en langage des signes, d’autant que Link et moi partagions cette session Ŕ et nulle autre avec nos coéquipiers de l’équipe de basket.

J’avais intégré l’équipe en quatrième, quand j’avais grandi de quinze centimètres en l’espace d’un été, dépassant tous mes camarades de classe d’une bonne tête. De plus, il valait mieux pratiquer une activité normale quand vous étiez fils d’enseignants. Je m’étais révélé doué. Apparemment, je devinais 18

toujours à qui nos adversaires allaient passer le ballon. Du coup, j’avais décroché la timbale Ŕ une place quotidienne à la table réservée de l’équipe, à la cantine. Un avantage non négligeable.

Et encore plus intéressant ce jour-là, car Shawn Bishop, notre meneur de jeu, avait croisé la nouvelle.

ŕ Alors, elle est chouette ? a demandé Link, posant ainsi la seule question qui comptait pour tous ces gaillards.

ŕ Pas mal, ouais.

ŕ Mieux que Savannah Snow ?

Comme par hasard, la susnommée Ŕ standard auquel était mesurée toute représentante du sexe féminin à Gatlin est entrée dans la cafète, bras dessus bras dessous avec Emily Je-Hais-Ethan. Tous nos regards se sont tournés vers elles, car Savannah, c’était un mètre soixante treize des jambes les plus belles du monde. Emily et elle formaient pratiquement une seule personne, y compris quand elles ne portaient pas leur uniforme de cheerleader. Cheveux blonds, bronzage artificiel, tongs et jupes en jean si minimes qu’on aurait pu les confondre avec des ceintures. Si Savannah était les jambes, c’était dans le giron d’Emily que tous les mecs essayaient de se rincer l’œil quand elle était en bikini, l’été, au lac. Aucune des deux filles ne transbahutait jamais de livres ni de cahiers, juste de minuscules sacs métalliques qu’elles coinçaient sous leur bras, avec à peine assez de place pour accueillir leurs téléphones portables. Durant les rares occasions où Kmily arrêtait d’envoyer des textos, s’entend.

Leur différence se réduisait à leurs postes respectifs dans l’équipe de cheerleaders. Savannah était capitaine et l’une des bases, ces filles qui soutenaient deux étages de copines lors de la célèbre pyramide des Chats Sauvages. Kmily était une acrobate, celle qui se juchait en haut de la fameuse pyramide et qu’on balançait à un mètre cinquante ou deux en l’air pour qu’elle effectue un flip ou l’une de ces cascades ahurissantes qui pouvait facilement vous amener à vous rompre le cou. Emily était prête à prendre tous les risques pour rester au sommet de la pyramide.

Savannah, elle, n’avait pas besoin de cela. Lorsque Emily s’envolait, la pyramide se débrouillait très bien sans elle ; si 19

Savannah avait bougé d’un centimètre, tout l’échafaudage se serait écroulé.

Remarquant nos mines avides, Emily Je-Hais-Ethan a froncé les sourcils. Les gars se sont marrés, et Emory Watkins m’a assené une grande claque dans le dos.

ŕ T’es foutu, Wate ! Tu connais Emily. Plus elle t’agresse, plus tu progresses.

Cependant, je n’avais pas envie de penser à Emily, aujourd’hui. Je voulais penser à l’opposé d’Emily. Depuis que Link m’avait appris l’info en cours d’histoire, j’étais obnubilé. La nouvelle. La possibilité d’une personne différente, en provenance d’un endroit différent. D’une personne qui, peut-être, avait une vie plus vaste que la nôtre et, j’imagine, que la mienne. D’une personne, même, dont j’avais rêvé. J’avais beau être conscient qu’il s’agissait d’une chimère, j’éprouvais le désir d’y croire.

ŕ Alors, vous avez tous entendu parler de la nouvelle ? nous a lancé Savannah en se perchant sur les genoux d’Earl Petty.

Earl était notre capitaine et le petit copain par intermittences de Savannah. En ce moment, ils étaient ensemble. Il a frotté ses mains sur les genoux orangés de sa belle, juste assez haut pour que vous ne sachiez plus où poser vos yeux.

ŕ Shawn nous rencardait, justement, a répondu Link en piquant deux croquettes de pomme de terre sur mon plateau. Tu vas la prendre dans ton équipe ?

ŕ Des clous. Elle est attifée comme un sac. (Première flèche.) En plus, elle est blanche comme un lavabo. (Deuxième flèche.)

Pour Savannah, une fille n’était jamais ni assez mince ni assez bronzée. Emily s’est assise à côté d’Emory et s’est penchée Ŕ juste un petit peu trop Ŕ par-dessus la table.

ŕ Shawn t’a-t-il seulement dit qui elle est ? a-t-elle demandé à Link.

ŕ Comment ça ? s’est étonné ce dernier.

Emily a marqué une pause théâtrale.

ŕ C’est la nièce de ce Vieux Fou de Ravenwood, a-t-elle fini par lâcher.

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Pas besoin d’artifice dramatique, là. Ça a été comme si elle avait aspiré tout l’air de la pièce. Deux gars se sont mis à rire, croyant à une plaisanterie. J’ai tout de suite compris que ça n’en était pas une. Troisième et dernière flèche. Cette nana avait perdu d’avance. Tellement perdu que je ne suis plus arrivé à me l’imaginer. L’éventualité que ma fille onirique se matérialise avait été réduite en cendres avant même que j’aie eu le temps de fantasmer sur notre premier rancard. J’étais condamné à trois années supplémentaires d’Emily Asher.

Macon Melchizedek Ravenwood était le reclus de la ville. Je me souvenais assez de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur pour savoir que, comparé à ce Vieux Fou de Ravenwood, Boo Radley avait des allures de grand mondain. Macon vivait dans une antique maison délabrée, sur la plus ancienne et la plus infâme des plantations de Gatlin. Il me semble bien que personne en ville ne l’avait plus revu depuis ma naissance, si ce n’est depuis plus longtemps.

ŕ Tu rigoles ? a piaillé Link.

ŕ Pas du tout. Carlton Eaton l’a dit à ma mère hier quand il nous a apporté le courrier.

ŕ La mienne a eu vent de la même rumeur, a renchéri Savannah. La nouvelle s’est installée chez ce Vieux Fou de Ravenwood il y a deux jours. Elle vient de Virginie ou du Maryland, j’ai oublié.

Tous ont ainsi continué à bavarder au sujet de cette fille, de ses vêtements, de ses cheveux, de son oncle, de la fêlée qu’elle était sûrement. Un des aspects de la vie à Gatlin que je détestais par-dessus tout. Cette façon que chacun sans exception avait de commenter la moindre de vos phrases, le moindre de vos gestes ou, dans le cas présent, le moindre de vos vêtements. J’ai contemplé mes nouilles baignant dans une sauce orange qui n’avait pas grand-chose à voir avec le fromage dont elle se revendiquait.

Deux ans et huit mois minimum. Il fallait vraiment que je quitte cette ville.

Après les cours, le gymnase a été réquisitionné pour la séance de sélection des cheerleaders. La pluie ayant enfin cessé, 21

l’entraînement de basket a pu se dérouler sur le terrain extérieur, avec son sol en béton craquelé, ses anneaux tordus et ses flaques d’eau. Il fallait veiller à éviter la fissure qui, pareille au Grand Canyon, coupait en deux l’aire de jeu. Ces inconvénients mis à part, on avait, pendant réchauffement, une vue plongeante sur le parking du lycée et sur les relations sociales qui s’amorçaient en ce début d’année scolaire.

Aujourd’hui, j’avais la pêche. Sept tirs, sept paniers depuis la ligne de lancer franc. Earl aussi, qui me talonnait.

Hop ! Huit. À croire qu’il me suffisait de regarder l’arceau pour que le ballon glisse dedans. Il y avait des jours comme ça.

Hop ! Neuf. Earl était agacé, je l’ai deviné à la façon dont il dribblait, de plus en plus fort à chacun de mes paniers. Il jouait pivot, comme moi. Notre accord tacite était le suivant : je le laissais mener la partie, et il n’insistait pas si je n’avais pas envie de traîner devant le Stop & Steal après notre entraînement quotidien. Au bout d’un moment, on se lasse d’évoquer toujours les mêmes filles et de se vanter du nombre de lanières de viande séchée qu’on peut avaler, n’est-ce pas ?

Hop ! Dix. Je n’en ratais aucun. C’était peut-être génétique.

Ou autre chose. Je n’avais pas de réponse à cette question mais, depuis la mort de ma mère, j’avais cessé d’en chercher une. Il était d’ailleurs surprenant que j’aille encore aux entraînements.

Hop ! Onze. Derrière moi, Earl a grogné et a fait rebondir son ballon encore plus brutalement. Retenant un sourire, j’ai jeté un coup d’œil en direction du parking tout en tirant mon panier suivant. J’ai aperçu de longs cheveux noirs derrière le volant d’une longue voiture noire.

Un corbillard.

Je me suis figé.

Elle a tourné la tête et, par la vitre ouverte, je l’ai distinguée qui me fixait des yeux. Enfin, c’est l’impression que j’ai eue. Le ballon a heurté l’anneau et a rebondi vers la clôture. Dans mon dos, le son familier a retenti. Hop ! Douze. Earl Petty pouvait se détendre, à présent.

La voiture s’est éloignée, et j’ai pivoté sur mes talons. Les autres gars étaient pétrifiés sur place, comme s’ils venaient de voir un fantôme.

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ŕ C’était... ?

Billy Watts, notre ailier, s’accrochait aux maillons du grillage.

ŕ La nièce de ce Vieux Fou de Ravenwood, a-t-il murmuré.

ŕ Ouais, a lâché Shawn en lui lançant un ballon. Telle que les nanas l’ont décrite. Conduisant le corbillard de son tonton.

Emory a secoué la tête.

ŕ Pas mal du tout, a-t-il soupiré. Quel gâchis !

Ils se sont remis au jeu. Le temps qu’Earl tire son treizième panier, la pluie est repartie de plus belle. En moins d’une minute, elle s’était transformée en averse, la plus violente de la journée. Je suis resté planté là, sous les gouttes qui me martelaient le crâne. Mes cheveux pendaient devant mes yeux, me cachant le lycée et mes coéquipiers.

Le mauvais présage n’était pas seulement un corbillard.

C’était une fille.

Pendant quelques instants, je m’étais autorisé à espérer.

Que cette année ne ressemblerait pas à toutes les autres. Que quelque chose changerait. Que j’aurais quelqu’un à qui parler, quelqu’un qui me comprendrait.

Tout ce que j’avais eu, c’était un bon jour sur le terrain de basket. Ça ne m’avait jamais suffi.

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2 Septembre-UN TROU DANS LE CIEL

Poulet frit, purée dans son jus de viande, haricots verts et pain maison. Tout cela m’attendait, froid, figé et en colère sur la cuisinière où Amma avait posé mon repas. D’ordinaire, elle le gardait au chaud, le temps que je rentre de l’entraînement. Pas aujourd’hui. J’étais dans de sales draps. Furibonde, Amma était assise à la table et mangeait des bonbons à la cannelle tout en remplissant rageusement les mots croisés du New York Times.

Mon père s’était abonné en secret à l’édition du dimanche, parce que les grilles du Stars and Stripes contenaient trop de fautes d’orthographe, et que celles du Reader’s Digest étaient trop petites. J’ignore comment il était parvenu à passer par-dessus Carlton Eaton, qui n’aurait pas manqué, eût-il été au courant, d’alerter toute la ville sur notre prétention à nous croire meilleurs que les autres et à snober le Stars and Stripes. Mais mon père était prêt à tout pour faire plaisir à Amma.

Elle a poussé ma pitance dans ma direction, me regardant sans me regarder. Je me suis mis à engouffrer patates et poulet froids. Amma détestait qu’on ne finisse pas son assiette, Je me suis tenu à distance de son crayon à papier n° 2 spécialement réservé aux mots croisés, à la mine taillée si pointue qu’elle pouvait vous piquer jusqu’au sang. Ce jour-là, c’était une éventualité dont il valait mieux se méfier.

La pluie battait son rythme régulier sur le toit. Il n’y avait pas un autre bruit dans la pièce. Amma a tapoté avec son crayon sur la table.

ŕ Neuf lettres, a-t-elle lâché. Correction ou sanction condamnant une mauvaise action.

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Elle m’a jeté un nouveau coup d’œil. Sans un mot, j’ai avalé une bouchée, conscient de ce qui allait suivre. Neuf lettres horizontales.

ŕ C.H.Â.T.I.M.E.N.T. Autrement dit, punition. Autrement dit, si tu n’es pas capable d’arriver à l’heure au lycée, tu seras confiné dans cette maison.

Je me suis demandé qui avait appelé pour me dénoncer. Ou plutôt, qui n’avait pas appelé. Elle a affûté sa mine qui n’en avait pas besoin à l’aide de son vieux taille-crayon automatique grinçant fixé sur le comptoir de la cuisine. Elle continuait de m’ignorer ostensiblement, une attitude pire que celle consistant à me toiser sans aménité. M’approchant d’elle, j’ai passé mon bras autour de ses épaules et je l’ai serrée contre moi.

ŕ S’il te plaît, Amma, ne sois pas fâchée. Il pleuvait des cordes, ce matin. Tu n’aurais pas voulu que nous roulions comme des fous sous ce mauvais temps, n’est-ce pas ?

Elle a sourcillé, mais son expression s’est adoucie.

ŕ Eh bien, a-t-elle ronchonné, il semble qu’il pleuvra jusqu’à ce que tu te décides à couper cette tignasse. Alors débrouille-toi pour être au lycée avant la première sonnerie.

Oui, madame, ai-je répondu avant de retourner à ma purée froide. Tu ne croiras jamais ce qui s’est passé, aujourd’hui. Il y a une nouvelle,

Je ne sais pas pourquoi j’ai soulevé le sujet. Ça devait encore me trotter dans la tête.

Parce que tu crois que je ne suis pas déjà au courant pour Lena Duchannes ?

Je me suis étranglé avec mon pain. Lena Duchannes.

Prononcé à l’américaine, le « ch » devenant « k », et avec l’accent du Sud, si bien que le nom rimait avec « chaîne ». Aux intonations traînantes d’Amma, on avait l’impression qu’il avait trois syllabes. Du-kay-yane.

ŕ Elle s’appelle Lena ?

Amma a posé un verre de lait chocolaté devant moi.

ŕ Oui, et ce ne sont pas tes affaires. Ne te mêle pas de ce que tu ne comprends pas, Ethan Wate.

Amma passait son temps à parler par énigmes, sans fournir d’explications. Je n’avais pas mis les pieds chez elle, à Wader’s 25

Creek, depuis que j’étais môme, mais je savais que la plupart des habitants de la ville, si. Amma était la tireuse de cartes la plus respectée dans un rayon de cent cinquante kilomètres autour de Gatlin. Les baptistes, méthodistes et pentecôtistes qui pullulaient dans la région, bien que vivant dans la crainte de Dieu, ne résistaient pas à l’appel du tarot et à l’éventualité de changer le cours de leur destin. Ils croyaient en effet qu’une bonne cartomancienne était à même de réaliser ce genre de prodiges. Or, Amma était une puissance en la matière avec laquelle il fallait compter.

Parfois, je découvrais un talisman qu’elle avait fabriqué dans mon tiroir à chaussettes ou suspendu au-dessus de la porte du bureau de mon père. Je n’avais demandé qu’une seule fois à quoi ils servaient. Mon père se moquait d’Amma quand il en trouvait un, mais j’avais remarqué qu’il ne les enlevait pas. « On n’est jamais trop prudent. » Cette maxime visait sûrement Amma, avec laquelle une extrême circonspection s’imposait.

ŕ Tu as entendu quelque chose à son sujet ? ai-je insisté.

ŕ Gare à toi ! Un jour, tu vas faire un trou dans le ciel, et l’univers tombera dedans. On sera bien avancés, après ça.

Mon père est entré d’un pas traînant dans la cuisine, en pyjama. Il s’est versé un café avant de prendre dans le placard une boîte de céréales. Il n’avait pas encore enlevé ses bouchons d’oreille jaunes. Les céréales signifiaient qu’il s’apprêtait à entamer sa journée ; les bouchons d’oreille, qu’il ne l’avait pas encore entamée.

ŕ Alors ? ai-je chuchoté en me penchant vers Amma.

S’emparant de mon assiette, elle l’a portée à l’évier.

Elle a rincé des os qui semblaient avoir appartenu à un porc, ce qui m’a paru bizarre, puisque nous avions mangé du poulet.

ŕ Ça ne te concerne pas, a-t-elle répondu en mettant ses os sur un plat. Mais j’aimerais comprendre pourquoi ça t’intéresse autant.

ŕ Ça ne m’intéresse pas particulièrement, ai-je éludé. Je suis juste curieux.

ŕ Tu sais ce qu’on dit de la curiosité.

Elle a planté une fourchette dans ma part de tarte au babeurre, m’a gratifié du Regard-Qui-Tue et s’en est allée. Même 26

mon père a sursauté devant la porte qui battait. Il a retiré un de ses bouchons d’oreille.

ŕ Comment ça s’est passé, au lycée ?

ŕ Bien.

ŕ Qu’as-tu fait à Amma ?

ŕ J’étais en retard, ce matin.

Il m’a dévisagé, je l’ai dévisagé.

ŕ N° 2 ?

J’ai acquiescé.

ŕ Bien taillé ?

ŕ Taillé et retaillé.

J’ai poussé un soupir. Mon père a esquissé un sourire, ce qui était plutôt rare. J’en ai été soulagé, comme si j’avais accompli là un exploit.

ŕ Sais-tu le nombre de fois où, enfant, je me suis retrouvé assis à cette table menacé par ce crayon ? a-t-il demandé.

Une question purement théorique. La table, ravinée, parsemée de taches de peinture, de colle et de feutre dues à tous les Wate qui m’avaient précédé était l’un des objets les plus anciens de la maison. A mon tour, j’ai souri. Mon père a pris son bol de céréales et a brandi sa cuiller vers moi. Amma l’avait élevé, une chose qui m’avait été rappelée chaque fois que, petit, l’envie m’avait pris de me montrer insolent avec elle.

ŕ M.Y.R.I.A.D.E., a-t-il épelé en vidant son bol dans l’évier.

P.L.É.T.H.O.R.E. Autrement dit, Ethan Wate, bien plus souvent que toi.

Sous la lumière du plafonnier, j’ai vu son demi-sourire se transformer en quart de sourire puis s’évanouir. Il avait une encore plus sale tête que d’habitude. Les ombres sur son visage étaient plus sombres, et les os saillaient sous sa peau. Son teint était verdâtre à force de confinement. Il avait un peu des allures de cadavre ambulant, et ce depuis des mois. Il était difficile de se rappeler qu’il était le même homme que celui qui était resté assis des heures avec moi sur la berge du lac Moultrie à manger des sandwiches à la salade de poulet et à m’apprendre comment lancer une ligne. « D’arrière en avant. Dix et deux. Dix et deux, comme les aiguilles d’une pendule. »

27

Ces cinq derniers mois avaient été durs pour lui. Il avait vraiment aimé ma mère. Mais moi aussi.

Reprenant son café, il est reparti vers son bureau du même pas traînant. Il était temps d’affronter deux vérités. Et d’une, Macon Ravenwood n’était pas le seul reclus de Gatlin, même si, à mon avis, la ville n’était pas assez grande pour abriter deux Boo Radley. Toutefois, nous venions, mon père et moi, d’avoir une espèce de conversation, une première depuis longtemps. Et de deux, je n’avais pas envie qu’il s’en aille.

ŕ Ton livre avance ? ai-je lancé.

Reste, parle-moi. Voilà ce que je voulais dire. Il a paru étonné, a haussé les épaules.

ŕ Il avance, oui. Mais j’ai encore beaucoup de travail.

Un travail sur lequel il bloquait. Voilà ce que lui voulait dire.

ŕ La nièce de Macon Ravenwood vient d’emménager ici.

Ma phrase a coïncidé avec l’instant où il remettait son bouchon d’oreille. Plus de synchronisation, comme d’habitude.

Ce qui m’arrivait avec la plupart des gens, en ce moment, si j’y réfléchissais bien. Il a retiré son bouchon, a soupiré, a retiré le second.

ŕ Quoi ?

Il se dirigeait toujours vers son antre. Le temps imparti à notre discussion s’écoulait.

ŕ Macon Ravenwood. Que sais-tu de lui ?

ŕ Ce que tout le monde sait, j’imagine. Un reclus qui n’a pas quitté Ravenwood Manor depuis des années. A ma connaissance, du moins.

Il a ouvert son bureau, en a franchi le seuil. Je ne l’ai pas suivi, me suis borné à rester devant l’encadrement de la porte. Je ne mettais jamais le pied dans cette pièce. Une fois, juste une seule, quand j’avais eu sept ans, mon père m’avait surpris à lire son roman en cours avant qu’il ait fini de le corriger. Le bureau était un endroit sombre et effrayant. Au-dessus du canapé victorien usé jusqu’à la trame, il y avait un tableau toujours recouvert d’un drap. J’avais appris à ne pas poser de question à ce sujet. Au-delà du divan, près de la fenêtre, trônait la table de travail en acajou chantourné, une autre des antiquités héritées avec la maison. Et des livres, des volumes reliés en cuir, si lourds 28

qu’ils devaient être placés sur un énorme lutrin en bois quand ils étaient ouverts. Tels étaient les objets qui nous retenaient à Gatlin et à la terre des Wate, comme ils avaient retenu mes ancêtres durant plus d’un siècle.

J’avais découvert son manuscrit sur le bureau, dans un carton béant. Je tenais absolument à savoir ce qu’il contenait.

Mon père écrivait des livres d’horreur gothiques guère destinés à un enfant de sept ans. A l’instar du Sud, tous les foyers de Gatlin étaient pleins de secrets, et le nôtre ne faisait pas exception, même à l’époque. Mon père m’avait trouvé roulé en boule sur le canapé, environné de pages éparpillées. Je ne savais pas encore comment couvrir mes traces, astuce que j’avais rapidement apprise par la suite. Je me souviens seulement qu’il s’était emporté, et que ma mère m’avait rejoint dans le jardin, où je pleurais sous le vieux magnolia. « Certaines choses sont privées, Ethan. Y compris pour les adultes. »

Seule la curiosité m’avait poussé, alors. Mon éternel problème. Aujourd’hui encore. Je voulais comprendre pourquoi mon père ne quittait jamais son bureau, pourquoi nous ne pouvions pas abandonner cette maison inutile sous le simple prétexte qu’un million de Wate y avaient vécu avant nous, surtout maintenant que ma mère était morte.

Pas ce soir, cependant. Ce soir, je voulais juste me rappeler les sandwiches à la salade de poulet, dix et deux, un temps où mon père avait mangé ses céréales dans la cuisine tout en rigolant avec moi. Je me suis endormi sur ces souvenirs.

Le lendemain, avant même que la cloche sonne, Lena Duchannes était sur toutes les lèvres. La veille au soir, entre deux tempêtes et deux coupures de courant, Loretta Snow et Eugenie Asher, les mères respectives de Savannah et d’Emily, avaient réussi à servir le dîner et à téléphoner à toute la ville ou presque afin d’informer les uns et les autres qu’une « parente »

de ce Vieux Fou de Macon Ravenwood rôdait dans Gatlin au volant d’un corbillard, dont elles étaient certaines que Macon l’utilisait pour transporter des cadavres quand personne ne le regardait. A partir de là, les ragots avaient tourné au grand n’importe quoi.

29

Deux axiomes régissaient la vie, à Gatlin. Un, vous pouviez être différent, voire dérangé, du moment que vous sortiez de chez vous de temps à autre afin que la population sût que vous n’étiez pas un tueur. Deux, s’il y avait une histoire à raconter, vous pouviez être certain qu’il se trouverait toujours quelqu’un pour la colporter. Une fille fraîchement arrivée en ville, emménageant dans la Maison Hantée qui appartenait au reclus local, c’était une histoire, sans doute la meilleure à se mettre sous la dent depuis la mort de ma mère. Je ne comprends donc pas pourquoi j’ai été étonné quand tout le landernau s’est mis à parler d’elle Ŕ sauf les mecs, s’entend. Eux avaient d’autres priorités.

ŕ Alors, Em, qu’est-ce qu’on a, cette année ? a demandé Link en claquant la porte de son casier.

ŕ En comptant les candidates à un poste de cheerleader, ça semble faire quatre 8, trois 7 et une poignée de 4.

Emory ne prenait pas la peine de compter les nanas de troisième n’ayant pas atteint la note de 4. À mon tour, j’ai claqué la porte de mon casier.

ŕ Tu parles d’un scoop, ai-je commenté. Ce sont les mêmes que celles que nous avons croisées au Dar-ee Keen samedi, non ?

En souriant, Emory a abattu son poing sur mon épaule.

ŕ Sauf que, maintenant, elles sont dans la partie, Wate. Et j’ai envie de jouer.

Il a reluqué les représentantes du sexe féminin qui arpentaient le couloir. Pour l’essentiel, Emory causait plus qu’il n’agissait. L’année précédente, alors que nous étions nous-mêmes en troisième, il nous avait régalés de la liste des chouettes nanas de terminale qu’il allait ferrer, à présent qu’il avait réussi à intégrer l’équipe de basket junior de l’université.

Mais si Em se berçait d’autant d’illusions que Link, il n’était pas aussi inoffensif. Il avait un mauvais fond, comme tous les Watkins.

ŕ Ce sera comme de cueillir des pêches sur une vigne, a renchéri Shawn en secouant la tête.

ŕ Les pêches poussent sur des pêchers, ai-je rétorqué, pas sur des vignes.

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J’étais déjà agacé, peut-être parce que j’avais rencontré les gars au rayon presse du Stop & Steal avant les cours et qu’ils m’avaient imposé ce même sujet de conversation, tandis qu’Earl feuilletait différents numéros de ce qui constituait sa seule lecture Ŕ des magazines avec des filles en bikini allongées sur des capots de bagnole.

ŕ Mais qu’est-ce que tu racontes ? s’est étonné Shawn, perdu.

J’ignore pourquoi je m’embêtais avec ça. Cette discussion était idiote, comme il était idiot que toute la bande se réunisse le mercredi matin avant d’aller au bahut. Au fil du temps, j’avais fini par avoir l’impression qu’on faisait l’appel. Quand vous jouiez dans l’équipe, on attendait que vous remplissiez quelques obligations. Vous déjeuniez ensemble à la cantine, vous alliez aux fêtes de Savannah Snow, vous invitiez une cheerleader au bal de Noël, vous passiez le dernier jour d’école au lac Moultrie.

Il était possible d’échapper à tout le reste, à condition de participer à l’appel du mercredi. Malheureusement, cela m’était de plus en plus difficile, sans que je sache pourquoi.

Je n’avais toujours pas répondu à Shawn quand je l’ai vue.

D’ailleurs, quand bien même je ne l’aurais pas vue, j’aurais su qu’elle était là, car le couloir, d’ordinaire bondé d’élèves se ruant vers leur casier et se pressant pour ne pas être en retard à leur cours avant la seconde cloche, s’est vidé en l’espace de quelques secondes. La foule s’est écartée devant elle, comme devant une star de rock.

Ou devant une lépreuse.

Moi, je n’ai cependant découvert qu’une belle fille en longue robe grise, veste de sport blanche avec le mot Munich brodé dessus et Converse usées. Une fille qui avait autour du cou une grande chaîne en argent à laquelle pendaient tout un tas de colifichets Ŕ bague en plastique gagnée dans un distributeur à chewing-gum, épingle de sûreté, et plein d’autres bêtises du même genre que j’étais trop loin pour distinguer. Une fille qui paraissait complètement étrangère à Gatlin. Captivant.

La nièce de Macon Ravenwood. Quelle mouche me piquait ?

Quand elle a coincé une boucle brune derrière son oreille, les néons ont fait luire son vernis à ongles noir. Ses mains étaient 31

couvertes d’encre sombre, à croire qu’elle avait écrit dessus. Elle avançait comme si nous n’avions pas existé. Elle possédait les yeux les plus verts du monde, d’une teinte si soutenue qu’elle aurait pu être considérée comme une nouvelle couleur.

Pour être chouette, elle est chouette, a commenté Billy.

J’ai deviné ce qui lui traversait l’esprit. Le sien et celui de tous les autres. Pendant une seconde, ils ont envisagé de larguer leurs copines pour tenter leur chance. Rien qu’une seconde, elle a été une éventualité. Après l’avoir matée de la tête aux pieds, Earl a brutalement refermé son casier.

ŕ Sauf qu’elle est trop zarbi, a-t-il dit.

Sa façon de l’exprimer, ou plutôt ce qui l’avait poussé à l’exprimer ainsi, m’a alerté. Lena était étrange parce qu’elle n’était pas d’ici, parce qu’elle ne se battait pas pour devenir cheerleader, parce quelle ne lui avait pas accordé un second regard Ŕ ni un premier, au demeurant. N’importe quel autre jour, j’aurais ignoré Earl, j’aurais fermé mon clapet.

Malheureusement, aujourd’hui, je n’avais pas envie de la boucler.

ŕ Alors, comme ça, elle est forcément bizarre, hein ?

Pourquoi ? Parce qu’elle n’a pas d’uniforme, qu’elle n’est pas blonde, qu’elle ne porte pas une jupe courte ?

Il n’était pas difficile de lire dans les pensées d’Earl. Alors que j’étais censé le soutenir, je me dérobais devant notre accord tacite.

ŕ Parce que c’est une Ravenwood, a-t-il lâché.

Le message était clair. Attirante, mais n’y songez même pas, les gars. Elle avait cessé d’être une éventualité, pourtant, tous continuaient à la reluquer sans se gêner. Le couloir et ceux qui s’y trouvaient étaient rivés sur elle comme sur une biche dans une ligne de mire.

Elle a poursuivi son chemin dans un cliquetis de collier. Un peu plus tard, je me suis retrouvé planté sur le seuil de mon cours de littérature. Elle était là. Lena Duchannes. La nouvelle qu’on appellerait encore ainsi dans cinquante ans pour peu qu’on ne continue pas à lui donner du « nièce de ce Vieux Fou de Ravenwood ». Elle tendait une feuille rose à la mère English, qui louchait dessus.

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ŕ Ils se sont trompés dans mon emploi du temps, était-elle en train d’expliquer. Je n’avais pas littérature. À la place, j’avais deux fois histoire des États-Unis, que j’ai déjà étudiée dans mon ancien lycée.

Sa voix était agacée, et j’ai étouffé un sourire. Elle n’avait jamais eu histoire des États-Unis. Pas comme l’enseignait Lee, du moins.

ŕ Je comprends. Bon, trouvez-vous une place.

English lui a donné un exemplaire de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur qui paraissait neuf, comme jamais ouvert, ce qui était sûrement le cas puisqu’il existait un film. Levant la tête, la nouvelle m’a surpris qui la regardais. J’ai détourné les yeux avec un temps de retard. J’ai essayé de ne pas sourire, mais j’étais trop gêné, si bien que j’ai souri encore plus. Elle n’a pas paru s’en formaliser.

ŕ Inutile, a-t-elle dit à la prof, j’ai le mien.

Elle a tiré un volume de son sac, un grand format à couverture rigide sur laquelle un arbre était gravé à l’eau-forte. Il semblait très ancien, usé, comme si elle l’avait lu à plusieurs reprises.

ŕ C’est l’un de mes romans préférés.

Elle a sorti ça tout simplement, l’air de ne pas se rendre compte à quel point sa réflexion était étrange. Pour le coup, je l’ai carrément dévisagée.

Dans mon dos, j’ai senti la présence soudaine d’un rouleau compresseur, et Emily s’est engouffrée dans la salle comme si je n’avais pas été là, sa façon bien personnelle de me saluer en s’attendant à ce que je la suive jusqu’au fond de la pièce, où la bande était déjà assise.

La nouvelle a choisi une chaise vide au premier rang, le no man’s land situé juste sous le bureau d’English. Grave erreur.

Tous les élèves savaient que c’était un endroit à éviter. La mère English avait un œil de verre et une très mauvaise audition héritée d’une enfance passée dans la famille possédant le seul champ de tir du comté. Elle ne vous voyait pas Ŕ ne vous interrogeait donc pas Ŕ à moins que vous ne soyez installé juste en face d’elle. Lena allait devoir répondre aux questions pour toute la classe.

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L’air amusé, Emily a gagné sa place. Au passage, elle a fait exprès de renverser par terre le sac de Lena, dont les livres et cahiers se sont répandus dans l’allée.

ŕ Oh ! a lâché Emily en se baissant pour ramasser un calepin à spirale défraîchi qui était sur le point de perdre sa couverture. Tu t’appelles Lena Duchannes ? a-t-elle repris en tenant l’objet comme s’il s’agissait d’une souris morte. Je croyais que tu étais une Ravenwood.

Lentement, Lena a levé les yeux.

ŕ Tu me rends mon carnet ?

Faisant celle qui n’avait pas entendu, Emily a feuilleté ce dernier.

ŕ C’est ton journal ? Tu écris ? C’est formidable !

ŕ S’il te plaît, a insisté Lena en tendant la main.

Refermant le cahier, Emily l’a brandi hors de sa portée.

ŕ Tu me le prêtes juste cinq minutes ? J’adorerais te lire.

ŕ Tu me le rends maintenant.

Lena s’est levée. Les choses promettaient de devenir intéressantes. La nièce de ce Vieux Fou de Ravenwood s’apprêtait à se jeter dans une chausse-trape dont elle ne sortirait pas. Emily était rancunière comme personne.

ŕ Il faudrait d’abord que tu saches lire, Emily, suis-je intervenu en lui arrachant l’objet pour le donner à Lena.

Aussitôt après, je me suis assis à côté de cette dernière, au beau milieu du no man’s land. Du côté de l’œil valide. Emily m’a contemplé avec stupeur. J’ignore pourquoi j’ai agi ainsi. J’étais aussi choqué qu’elle. La cloche a retenti avant qu’elle ait eu le temps d’exprimer quoi que ce soit. Pour autant, ça ne changeait rien à ma situation. Je paierais pour mon audace, j’en étais conscient. Sans nous prêter attention, Lena a ouvert son cahier.

ŕ Au travail ! a lancé English depuis son bureau.

Emily est allée s’affaler à sa place habituelle, au fond, suffisamment loin pour ne pas avoir à répondre à d’éventuelles questions durant toute l’année et, aujourd’hui, suffisamment loin de la nièce de ce Vieux Fou de Ravenwood. Et de moi. Ce qui a été libérateur, en fin de compte, même si j’ai été obligé d’analyser les rapports entre Jem et Scout pendant cinquante 34

minutes, alors que je n’avais pas lu le chapitre au programme ce jour-là.

A la fin du cours, je me suis tourné vers Lena. Non que j’aie idée de ce que j’allais lui dire. J’espérais peut-être qu’elle me remercierait. Elle n’a pas moufté, cependant, et elle a remballé ses affaires.

Ce n’était pas un mot, qu’elle avait écrit sur le dos de sa main. C’était un nombre.

Lena Duchannes ne m’a pas reparlé. Ni ce jour-là, ni de la semaine. Ce qui ne m’a pas empêché de penser à elle ou de la voir pratiquement partout où je m’efforçais de ne pas regarder.

Ce n’était pas seulement elle qui me préoccupait. Pas vraiment.

Ce n’était ni son apparence Ŕ jolie, bien qu’elle porte toujours les mauvais vêtements et ces baskets dépenaillées Ŕ, ni ce qu’elle disait en classe Ŕ en général, une chose à laquelle personne d’autre n’aurait songé ou, dans le cas contraire, que personne n’aurait osé lui formuler Ŕ, ni qu’elle différait tellement des autres nanas de Jackson. Tout cela était évident.

Non. C’était qu’elle m’avait fait comprendre à quel point je ressemblais à mes pairs, même si j’aimais prétendre que ce n’était pas le cas.

Il avait plu toute la journée, et j’étais en cours de poterie, alias AACS, «A à coup sûr », puisque la note ne dépendait que des efforts fournis, non des résultats obtenus. Je m’y étais inscrit au printemps précédent, car je devais avoir suivi un cursus artistique pour compléter mon dossier scolaire. Or, je tenais farouchement à rester à l’écart de la fanfare, laquelle répétait bruyamment au rez-de-chaussée, dirigée par Mlle Spider, à la maigreur terrifiante et à l’enthousiasme débordant. Savannah était assise à côté de moi. J’étais le seul mec de la classe et, en bon mec, je n’avais pas la moindre notion de ce que j’étais censé accomplir.

ŕ Aujourd’hui, a annoncé MmeAbernathy, nous allons nous consacrer à des expériences. Je ne vous jugerai pas là-dessus.

Sentez l’argile, libérez votre esprit, et oubliez la musique.

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Elle a grimacé tandis que l’orchestre massacrait allègrement un air ressemblant à Dixie5.

ŕ Plongez les mains dans la glaise, cherchez votre Ame.

Déclenchant le tour, j’ai contemplé l’argile qui se mettait à virevolter. J’ai soupiré. Ce cours était presque aussi pénible que la fanfare. Le silence est tombé sur la salle, rompu par le bourdonnement des tours qui supplantait les murmures au fond de la pièce. En bas, le tintamarre a changé. Un violon, ou un instrument plus gros, un alto peut-être, a soudain retenti. Une mélodie magnifique et triste à la fois. Dérangeante. Il y avait dans cette voix déchirante plus de talent que Mlle Spider avait jamais eu le plaisir d’en diriger. J’ai regardé autour de moi Ŕ personne ne semblait avoir remarqué la musique. Alors qu’elle s’infiltrait sous ma peau.

J’ai tout à coup identifié l’air. Aussitôt après, les paroles ont résonné dans ma tête, aussi nettes que si je les avais écoutées sur mon iPod. Elles s’étaient modifiées, cependant.

Seize lunes, seize années,

La foudre qui t’assourdit,

Seize lieues qu’elle franchit,

Seize peurs sont recherchées...

Sur le tour, la glaise est devenue floue. Plus je me concentrais dessus, plus la salle de classe s’est dissoute alentour, jusqu’à ce que le tas de boue semble faire tournoyer la pièce, la table, ma chaise. Comme si tout, moi compris, avait été entraîné dans ce tourbillon de mouvement perpétuel calé sur le rythme des notes qui montaient du rez-de-chaussée. Les murs s’effaçaient. Lentement, j’ai tendu la main et effleuré l’argile.

Il y a eu un éclair, la salle s’est transmutée en une nouvelle image...

Je tombais.

Nous tombions.

5 Chanson composée en 1859 et célébrant le Vieux Sud. Hymne officieux des soldats confédérés. Le mot Dixie (ou Dixieland) est un surnom affectueux donné aux États du Sud américain.

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Le rêve. Sa main, la mienne s’en emparant, mes doigts agrippant sa peau, son poignet, dans un effort désespéré.

ŕ pour la retenir. Mais elle m’échappait, je le devinais, elle lâchait prise.

Tiens bon !

Je voulais l’aider, la garder, plus que je n’avais jamais voulu quoi que ce soit. Alors, elle a glissé...

ŕ Ethan ? Que faites-vous ?

Mme Abernathy paraissait inquiète.

Ouvrant les paupières, j’ai essayé de me concentrer, de revenir dans le réel. Les rêves étaient apparus à la mort de ma mère, mais c’était la première fois que j’en faisais un en plein jour. J’ai étudié ma main grise d’argile en train de sécher. Sur le tour, le tas portait l’empreinte parfaite d’une paume, comme si je venais d’écraser ma création. J’ai l’ai étudiée plus attentivement. Ce n’était pas la mienne, elle était trop petite.

Féminine.

La sienne.

J’ai examiné mes ongles. Ils étaient salis de la boue qui s’y était incrustée quand j’avais agrippé son poignet.

ŕ Vous pourriez au moins essayer de fabriquer quelque chose, m’a reproché la prof.

Elle a posé sa main sur mon épaule, j’ai sursauté. Dehors, l’orage a grondé.

ŕ Madame Abernathy, je crois bien que l’âme d’Ethan communique avec lui, est intervenue Savannah, hilare. A mon avis, elle te conseille une manucure, Ethan.

Autour de nous, les filles se sont mises à rire. Du poing, j’ai écrabouillé l’empreinte, la réduisant à un monceau grisâtre indistinct. La cloche a sonné, et je me suis levé en essuyant mes mains sur mon jean. Attrapant mon sac, j’ai filé dans le couloir.

Mes baskets montantes mouillées ont dérapé quand j’ai tourné, et j’ai manqué de trébucher sur mes lacets défaits quand j’ai dévalé les deux volées d’escalier qui me séparaient de la salle de musique. Il fallait absolument que je vérifie si j’avais imaginé la scène.

J’ai poussé la double porte à deux mains. La scène était vide, et les élèves quittaient les lieux. J’ai remonté le courant, à 37

l’inverse de tout le monde. J’ai aspiré profondément, sachant déjà quelle odeur je humerais avant de la sentir.

Citrons et romarin.

Mlle Spider rassemblait les partitions éparpillées sur les chaises pliantes dont elle se servait pour le triste orchestre de Jackson. Je me suis approché.

ŕ Excusez-moi, mademoiselle, qui a joué ce... cet air merveilleux ?

Elle m’a souri.

ŕ Une musicienne hors pair a rejoint les cordes. Un alto.

Elle vient d’emménager en ville...

Non. Impossible. Pas elle.

Tournant les talons, je me suis enfui avant que Mlle Spider ne prononce son nom.

À la fin des cours, Link m’attendait devant les vestiaires. Il a passé la main dans ses cheveux hérissés et a rajusté son tee-shirt passé de Black Sabbath.

ŕ J’ai besoin de tes clés, mec, ai-je lancé.

ŕ Et l’entraînement ?

ŕ Pas aujourd’hui. Une urgence.

ŕ Mais qu’est-ce que tu délires ?

ŕ Tes clés, s’il te plaît.

Je devais filer d’ici. Je faisais le rêve, j’entendais la chanson et, en quelque sorte, je perdais conscience en pleine classe. Si j’ignorais ce qui m’arrivait, j’étais sûr que ça n’augurait rien de bon.

Ma mère eût-elle été encore en vie, je me serais sans doute confié à elle. Elle était quelqu’un à qui je pouvais tout dire. Mais elle était morte, mon père se terrait dans son antre, et Amma risquait de saupoudrer ma chambre de sel durant un mois entier si je lui racontais mes drôles d’expériences. J’étais seul.

L’entraîneur va te tuer, m’a prévenu Link en me tendant son trousseau.

Je sais.

ŕ Et Amma finira par l’apprendre.

ŕ Je sais.

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Tu peux parier qu’elle te bottera le cul jusqu’aux limites du comté. Sa main a vacillé, j’ai attrapé les clés et j’ai décampé.

Ne fais pas l’idiot, Trop tard.

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11 Septembre-COLLISION

Le temps que je parvienne à la voiture, j’étais trempé jusqu’aux os. La tempête avait menacé toute la semaine. Le peu de radios que j’ai captées Ŕ La Poubelle n’en recevait que trois Ŕ émettaient un bulletin d’alerte météo. Les nuages étaient d’un noir d’encre, un avertissement à ne pas prendre à la légère, en pleine saison des ouragans. Je m’en moquais, cependant. Il fallait que je m’aère la tête et que je tâche de comprendre ce qui se passait, même si je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où j’allais.

Rien que pour quitter le parking, j’ai été contraint d’allumer les phares. Je n’y voyais pas à plus d’un mètre, l’as une journée pour conduire. Les éclairs zébraient le ciel sombre. Je les ai comptés, comme Amma m’avait appris, des années auparavant Ŕ un, deux, trois. Le tonnerre a grondé, un signe que l’orage était proche Ŕ trois kilomètres d’après les calculs d’Amma.

Je me suis arrêté au feu devant le lycée, un des trois seuls de la ville. Je ne savais pas quoi faire. La pluie tambourinait sur La Poubelle, la radio ne crachotait que des grésillements. Soudain, j’ai perçu quelque chose. Tournant le volume à fond, la musique a retenti dans les haut-parleurs crapoteux.

Seize Lunes.

Le titre qui avait disparu de mon iPod. Cette mélodie que personne d’autre que moi ne semblait entendre. L’air qu’avait joué Lena Duchannes à l’alto. La chanson qui me rendait fou.

Le feu est passé au vert, et La Poubelle a bondi en avant.

J’avançais à l’aveuglette Ŕ et ce, dans tous les sens du terme.

Nouveaux éclairs. Un, deux. Ça se rapprochait. Les essuie-glaces ne m’étaient d’aucune utilité. Éclair. Un. Le tonnerre a roulé sur 40

le toit de la voiture, la pluie s’est mise à l’horizontale, et le pare-brise a tremblé comme s’il s’apprêtait à céder à tout instant. Ce qui, vu l’état de la caisse, n’était pas improbable.

Je ne chassais pas la tempête. C’était elle qui me chassait, et elle m’avait trouvé. J’avais de plus en plus de mal à maintenir les roues sur la chaussée humide, et La Poubelle a dérapé, zigzaguant follement sur les deux voies de la Nationale 9. La visibilité était nulle. J’ai enfoncé la pédale de frein, la voiture a effectué plusieurs tête-à-queue dans l’obscurité. Pendant une toute petite seconde, les phares ont clignoté, et des yeux verts énormes m’ont toisé, au beau milieu de la route. D’abord, j’ai cru à un cerf. Je me trompais.

Il y avait quelqu’un dehors !

Je me suis accroché de toutes mes forces au volant. Mon corps a été projeté contre la portière.

Une main tendue. J’ai fermé les yeux, anticipant le choc.

Rien.

La Poubelle s’est arrêtée dans un soubresaut, à moins d’un mètre de la silhouette. Les phares formaient un cercle de lumière pâle dans l’averse et se reflétaient sur une de ces capes de pluie bon marché qu’on trouve à trois dollars dans les drugstores. Une fille. Lentement, elle a retiré le capuchon, exposant ses traits aux gouttes. Prunelles vertes, cheveux noirs.

Lena Duchannes.

J’avais le souffle coupé. Je savais que ses yeux étaient verts, je les avais vus auparavant. Ce soir pourtant, ils paraissaient différents, différents de tous les yeux que l’avais jamais croisés.

Immenses et d’un vert artificiel, d’un vert électrique, comme celui des éclairs qui déchiraient le ciel. Debout sous la pluie, elle était presque inhumaine.

Je suis descendu de La Poubelle sans couper le contact, laissant la portière ouverte. Ni elle ni moi n’avons prononcé un mot, plantés au milieu de la nationale, sous un déluge comme on n’en connaissait que lors d’un ouragan ou d’une tempête de force 12. Le sang courait dans mes veines, mes muscles étaient rigides, comme si l’anticipais encore l’impact de la collision. La chevelure de Lena fouettait l’air, dégoulinante d’eau. J’ai avancé d’un pas. L’odeur m’a assailli : citrons humides, romarin 41

humide. Instantanément, le rêve m’est revenu, telles des vagues s’écrasant sur ma tête. Sauf que, cette fois, quand l’inconnue onirique m’a échappé, j’ai distingué son visage.

Prunelles vertes et cheveux noirs. Je m’en souvenais à présent. C’était elle. Juste devant moi.

Il fallait que j’en sois sûr. J’ai attrapé son poignet. Les stigmates étaient bien là : minuscules demi-lunes là où mes doigts avaient marqué sa peau. Lorsque je l’ai touchée, une décharge électrique a parcouru mon corps. La foudre est tombée à moins de trois mètres de l’endroit où nous nous tenions, coupant quasiment en deux un arbre qui s’est mis à fumer.

ŕ Es-tu fou ou seulement très mauvais conducteur ?

Elle a reculé, un éclat dans ses yeux verts. De la colère ?

Quelque chose, en tout cas.

ŕ C’est toi.

ŕ Tu essayais de me tuer ou quoi ?

ŕ Tu existes pour de vrai.

Les mots avaient une résonance étrange, comme si j’avais la bouche pleine de coton.

ŕ Un vrai cadavre, oui ! Merci.

ŕ Je ne suis pas fou. J’ai cru l’être, mais non. C’est toi. Tu es juste devant moi.

ŕ Pas pour longtemps.

Tournant les talons, elle s’est éloignée le long de la route. La scène ne se déroulait pas comme je l’avais imaginée. Je me suis jeté à sa poursuite.

ŕ C’est toi qui as surgi de nulle part et t’es précipitée sur la chaussée.

Elle a agité le bras d’un geste théâtral, l’air de rejeter plus que mes paroles. C’est alors que j’ai aperçu le long corbillard noir dans l’obscurité. Le capot en était relevé.

ŕ Ben quoi ? Je cherchais de l’aide, monsieur le génie. La voiture de mon oncle est morte. Tu aurais pu te contenter de passer à côté de moi, rien ne t’obligeait à tenter de m’écraser.

ŕ C’était toi, dans les rêves. Et la chanson. L’étrange chanson sur mon iPod.

Elle a virevolté dans ma direction.

42

ŕ Quels rêves ? Quelle chanson ? Es-tu ivre ou est-ce une mauvaise plaisanterie ?

ŕ Je sais que c’est toi. Ton poignet porte les marques.

Elle a contemplé sa main avec étonnement.

ŕ Ça ? C’est mon chien. Remets-toi.

Rajustant sa capuche, elle a pris le chemin de Ravenwood.

Je l’ai rejointe.

ŕ Un conseil. La prochaine fois, ne sors pas de ta voiture pour errer au beau milieu de la route en plein orage. Appelle les secours.

ŕ Pas question d’alerter les flics, a-t-elle riposté sans s’arrêter. Je ne suis même pas censée conduire, vu que j’ai pas mon permis. Et puis, mon portable est mort lui aussi.

Réflexion typique d’une étrangère Ŕ la seule façon d’être arrêtée par la police, à Gatlin, c’était de conduire dans le sens inverse de la circulation. La tempête forcissait. J’ai été obligé de hurler pour me faire entendre.

ŕ Permets-moi de te raccompagner chez toi. Tu ne devrais pas être dehors par un temps pareil.

ŕ Non merci. Je préfère attendre le prochain conducteur qui manquera de m’écrabouiller.

ŕ Il n’y aura pas de prochain conducteur. Du moins, ça risque de prendre des heures.

ŕ Tant pis. Je marcherai.

Je ne pouvais pas la laisser errer comme ça sous la pluie battante. Ma mère m’avait mieux élevé que ça.

ŕ Il est exclu que tu retournes chez toi à pied. (Comme pour me donner raison, le tonnerre a grondé, et une bourrasque lui a arraché sa capuche.) Je te promets de conduire comme ma mémé. Je te promets de conduire comme ta mémé.

ŕ Tu ne dirais pas ça si tu la connaissais.

Le vent rugissait à présent, et Lena aussi était contrainte de crier.

ŕ Allez, viens.

ŕ Quoi ?

ŕ Ma voiture. Monte.

Elle m’a regardé et, pendant quelques instants, j’ai cru qu’elle allait continuer à résister.

43

ŕ Bon, d’accord. C’est sans doute moins risqué que se balader sur cette route. Surtout si tu es au volant dans les parages.

La Poubelle était inondée. Link allait péter un câble en voyant ça. Une fois à l’intérieur, l’orage a paru différent, à la fois plus violent et plus ténu. La pluie s’écrasait sur le toit, mais le bruit en était presque étouffé par les battements de mon cœur et les claquements de mes dents. J’ai enclenché la première. La présence de Lena me perturbait. Je lui ai jeté un coup d’œil à la dérobée.

Elle avait beau avoir un foutu caractère, elle n’en restait pas moins belle. Ses yeux verts étaient immenses. Je ne comprenais pas pourquoi ils paraissaient si étranges, ce soir. Elle avait des cils immenses, et sa peau était pâle, pâleur que renforçait la noirceur de ses cheveux. Une toute petite tache de naissance brun clair marquait sa pommette, juste sous son œil gauche. On aurait dit un croissant de lune. Elle ne ressemblait à aucun élève de Jackson. Elle ne ressemblait à personne que je connaissais.

Elle a passé sa cape par-dessus sa tête. Son tee-shirt noir et son jean collaient à son corps, comme si elle était tombée dans une piscine. Son gilet gris dégouttait sur le siège en skaï.

ŕ A-arrête de me r-reluquer, a-t-elle marmonné en frissonnant.

Je me suis concentré sur le pare-brise.

ŕ Mieux vaudrait que tu enlèves ton gilet aussi. Il te donne encore plus froid.

Elle s’est débattue avec les boutons délicats du vêtement, incapable de maîtriser le tremblement de ses doigts. Lorsque j’ai tendu la main, elle s’est figée. À croire qu’elle craignait que je ne la touche de nouveau.

ŕ Je monte seulement le chauffage.

Je voyais ses mains Ŕ de l’encre encore, maintenant délavée par la pluie. Je n’ai réussi à distinguer que quelques nombres.

Un 1, peut-être, ou un 7, un 5 et un 2. 152. Qu’est-ce que ça signifiait ? Je me suis retourné, cherchant sur la banquette arrière la vieille couverture de l’armée que Link y conservait d’ordinaire. Elle n’y était pas. A la place, se trouvait un duvet 44

miteux datant sûrement de la dernière fois où Link avait eu des ennuis à la maison et où il avait dû dormir dans sa voiture. Le sac de couchage sentait le feu de bois et une humidité de cave. Je l’ai passé à ma voisine.

ŕ Hmm. Ça va mieux.

Elle a fermé les paupières. J’ai senti qu’elle se détendait sous l’effet de la chaleur, et je me suis relaxé à mon tour, me bornant à l’observer. Lentement, ses dents ont cessé de claquer. Le silence s’est installé, uniquement rompu par les grondements de l’orage, le chuintement des roues, les éclaboussures que je provoquais dans ce lac qu’était devenue la chaussée. Lena dessinait sur la vitre embuée. Je me suis efforcé de regarder la route, je me suis efforcé de me rappeler le reste du rêve Ŕ un détail, un indice qui lui prouverait qu’elle était... je ne sais pas...

elle, et que j’étais moi.

Malheureusement, plus j’essayais, plus le songe donnait l’impression de s’effacer, de se diluer dans la pluie, la nationale, les immenses champs de tabac parsemés de vieilles machines-outils et de granges pourrissantes. Mous sommes parvenus aux abords de la ville, au niveau île la fourche que formait la route en se séparant. Si l’on bifurquait à gauche, vers chez moi, on arrivait à River Street où les demeures restaurées d’avant la guerre de Sécession s’alignaient le long de la Santee.

C’était également le chemin qui menait hors de Gatlin. Aussi, par habitude, j’ai tourné par là. La seule chose se trouvant sur la droite, c’était la plantation Ravenwood, où personne n’allait jamais.

ŕ Hé ! a protesté Lena. C’est à droite.

ŕ Ah, oui, désolé.

J’étais au bord de la nausée. Nous avons escaladé la colline jusqu’au manoir. J’avais été tellement plongé dans mes pensées que j’avais oublié qui elle était. La fille dont je rêvais depuis des mois, qui m’obsédait était la nièce de Macon Ravenwood. Et je la ramenais chez elle, à la Maison Hantée, comme nous l’avions surnommée.

Comme je l’avais surnommée.

Elle a examiné ses mains. Je n’étais pas le seul à savoir qu’elle habitait la Maison Hantée. A quelles remarques avait-elle 45

eu droit dans les couloirs du lycée ? Était-elle consciente de ce que toute la ville racontait sur elle ? D’après son expression embarrassée, là dans la voiture, j’en ai conclu que oui. J’ignore pourquoi, mais la voir ainsi m’a été insupportable. Je me suis creusé la cervelle, en quête d’une chose à dire pour rompre le silence.

ŕ Alors, pourquoi es-tu venue t’installer chez ton oncle ?

D’habitude, on essaye plutôt de partir de Gatlin, pas d’y emménager.

ŕ J’ai vécu partout, a-t-elle expliqué, et le soulagement dans sa voix était perceptible. À la Nouvelle-Orléans, Savannah, dans les Keys, en Virginie plusieurs mois. J’ai même habité quelque temps à la Barbade.

Il ne m’a pas échappé qu’elle ne répondait pas à ma question. M’importaient plus cependant ces lieux qu’elle énumérait. Ces endroits pour lesquels j’aurais été prêt à tuer afin de les visiter, d’y passer ne serait-ce qu’un été.

ŕ Et tes parents ?

ŕ Ils sont morts.

Ma poitrine s’est serrée.

ŕ Désolé.

ŕ Pas grave. J’avais deux ans, quand c’est arrivé. Je n’ai aucun souvenir. J’ai été recueillie par la famille, grand-mère, surtout. Elle a dû partir en voyage, c’est pour ça que je suis chez mon oncle.

ŕ Ma mère est morte, elle aussi. Un accident de voiture.

Pourquoi avais-je révélé cela ? En général, je déployais beaucoup d’efforts pour éviter le sujet.

ŕ Navrée.

Je n’ai pas dit que ce n’était pas grave. J’avais l’impression qu’elle était le genre de fille à comprendre que ça l’était, au contraire.

Nous nous sommes arrêtés devant un portail en fer forgé noir abîmé par les intempéries. Devant moi, sur les flancs de la colline, à peine discernables à travers les nappes de brouillard, s’élevaient les restes délabrés de la plus ancienne et plus célèbre plantation de Gatlin, Ravenwood Manor. C’était la première fois 46

que je m’en approchais autant. J’ai coupé le contact. L’orage s’était dilué en une sorte de bruine soutenue et silencieuse.

ŕ Apparemment, la tempête s’est calmée, ai-je commenté.

ŕ Je pense qu’elle nous réserve encore quelques surprises.

ŕ Peut-être. Mais pas ce soir.

Elle m’a regardé avec ce qui ressemblait à de la curiosité.

ŕ Non, tu as raison, pas ce soir.

Ses yeux avaient changé. Leur vert était moins intense, et ils paraissaient avoir rétréci ; sans être petits, ils avaient une taille plus normale. J’ai ouvert ma portière afin de l’escorter jusqu’au perron.

ŕ Non, m’a-t-elle retenu, gênée. Mon oncle est timide.

Une litote, pour le moins.

Nos deux portières étaient entrebâillées, et nous étions en train de nous faire tremper un peu plus. Pourtant, nous n’avons pas bougé, silencieux. Je savais ce que j’avais envie de dire, je savais également que je ne pouvais pas le dire. J’ignorais pourquoi je restais ainsi assis à me laisser saucer devant Ravenwood Manor. Plus rien n’avait de sens. J’étais cependant convaincu d’une chose : quand je redescendrais la colline pour regagner la nationale, tout redeviendrait normal, tout reprendrait un sens. Non ?

ŕ Eh bien, merci, a-t-elle fini par murmurer.

ŕ De ne pas t’avoir écrasée ?

Elle a souri.

ŕ Oui. Et de m’avoir ramenée.

Je l’ai contemplée qui me souriait. Comme si nous étions amis, ce qui n’était pas possible. J’ai commencé à éprouver un sentiment de claustrophobie, une envie de filer.

ŕ De rien. C’était cool. Ne te bile pas.

J’ai mis le capuchon de mon sweat-shirt, à l’instar d’Emory quand une des filles qu’il avait larguée tentait de lui adresser la parole dans un couloir du lycée. Sans me quitter des yeux, Lena a secoué la tête. Avec un peu trop d’élan, elle m’a fourré le sac de couchage dans les bras. Elle ne souriait plus.

ŕ Peu importe, a-t-elle dit. A un de ces jours.

47

Me tournant le dos, elle s’est faufilée de l’autre côté de la grille et s’est mise à courir sur l’allée boueuse et raide qui menait à la maison. J’ai claqué ma portière.

Le duvet était posé sur le siège passager. Je l’ai ramassé pour le jeter derrière. Il sentait toujours le feu de bois, mais une nouvelle odeur, ténue, s’y mêlait à présent Ŕ citrons et romarin.

J’ai fermé les yeux. Quand je les ai rouverts, Lena était à mi-chemin du manoir. J’ai baissé ma vitre.

ŕ Elle a un œil de verre, ai-je crié.

Elle s’est retournée.

ŕ Quoi ?

ŕ La mère English ! ai-je braillé, tandis que la pluie infiltrait dans l’habitacle. Tu dois t’asseoir de l’autre côté sinon elle n’arrêtera pas de t’interroger.

Le visage dégoulinant, elle a souri.

ŕ Et si j’aimais parler, hein ?

Sur ce, elle a filé et a grimpé les marches de la véranda couverte.

J’ai remis le contact, j’ai reculé et je suis reparti vers la fourche afin d’emprunter le chemin qui avait toujours été le mien. Jusqu’à aujourd’hui. Un éclat de lumière a attiré mon regard. Dans une des fissures du siège usé, j’ai trouvé un bouton d’argent.

Je l’ai empoché tout en me demandant de quoi je rêverai cette nuit-là.

48

12 Septembre-BRIS DE VERRE

De rien.

Ca a été une longue nuit de sommeil tranquille comme je n’en avais pas connu depuis un moment.

Quand je me suis réveillé, la fenêtre était fermée, et le lit vierge de boue. Mon iPod ne contenait nulle chanson étrange Ŕ j’ai vérifié à deux reprises. Même la douche n’a embaumé que le savon.

Allongé sur le lit, les yeux rivés sur le plafond, j’ai songé à des prunelles vertes et à des cheveux noirs. La nièce de ce Vieux Fou de Ravenwood. Lena Duchannes, dont le nom rimait avec

« chaîne ».

Jusqu’à quel point un gars pouvait-il être paumé ?

Quand Link est arrivé, j’attendais déjà sur le trottoir. J’ai grimpé dans la voiture, mes baskets ont chuinté sur le tapis de sol détrempé Ŕ la puanteur de La Poubelle était encore pire que d’ordinaire. Link a secoué la tête.

ŕ Excuse-moi, mec. J’essayerai de sécher tout ça après les cours. Si tu veux. Mais rends-moi service, OK ? Arrête tes âneries, sinon tu ne vas pas tarder à remplacer la nièce de ce Vieux Fou de Ravenwood dans les ragots de la ville.

Un instant, j’ai envisagé de garder la nouvelle pour moi.

J’avais besoin d’en parler, cependant.

ŕ Je l’ai vue.

ŕ Qui ?

ŕ Lena Duchannes.

Il a semblé ne pas saisir.

ŕ La nièce de ce Vieux Fou de Ravenwood.

49

Le temps que nous arrivions sur le parking de Jackson, je lui avais raconté toute l’histoire. Enfin, pas tout, peut-être. Même les meilleurs amis ont leurs limites. Je ne crois pas qu’il ait tout cru non plus, mais bon, c’était légitime. Moi-même, je continuais à avoir du mal à y croire. Quoi qu’il en soit, Link ne m’a pas caché son opinion, tandis que nous rejoignions nos coéquipiers. Les dégâts étaient limités.

ŕ L’essentiel, c’est qu’il ne s’est rien passé. Tu l’as raccompagnée chez elle, point barre.

ŕ Comment ça, rien passé ? me suis-je récrié. Tu mas écouté ? Je rêve d’elle depuis des mois, et voici qu’elle se trouve être la...

ŕ Tu ne l’as pas draguée, m’a-t-il interrompu. Tu n’es pas entré dans la Maison Hantée. Et tu n’as pas vu... tu ne las pas vu, lui, hein ?

Même Link avait du mal à prononcer le nom de Maçon Ravenwood. S’intéresser à une belle fille, qui qu’elle fût, était une chose ; fréquenter ce Vieux Fou de Ravenwood en était une autre.

ŕ Non, ai-je admis, n’empêche...

ŕ Je sais, je sais, tu as merdé. Moi, je te conseille juste de garder ça pour toi. Personne n’a besoin d’être au courant.

Je pressentais que ce serait difficile.

J‘ignorais que ce serait impossible.

Lorsque j’ai poussé la porte de la salle de littérature, je pensais encore à tout ça, à elle, au rien qui s’était passé. Lena Duchannes.

C’était peut-être sa façon d’arborer ce collier de dingue chargé de babioles idiotes, comme si tout ce qu’elle touchait avait de l’importance Ŕ ou pouvait en avoir Ŕ à ses yeux. C’était peut-être sa façon de porter ses sempiternelles baskets usées, qu’elle soit en jean ou en robe, comme si elle risquait de devoir s’enfuir à tout moment. Quand je la regardais, je m’éloignais de Gatlin comme jamais encore. C’était peut-être ça.

Lorsque je réfléchissais, je devais avoir une fâcheuse tendance à m’arrêter net car quelqu’un m’a heurté de plein fouet. Cette fois, ça n’a pas été un rouleau compresseur, plutôt un tsunami. Le choc a été brutal. A l’instant où nous entrions en 50

contact, le néon du plafond s’est éteint, et une pluie d’étincelles nous a dégringolé dessus. J’ai rentré la tête dans les épaules. Pas elle.

ŕ Essayerais-tu de me tuer une seconde fois en deux jours, Ethan ?

Un silence de mort est tombé sur la salle.

ŕ Quoi ? ai-je marmonné à grand-peine.

ŕ Essayerais-tu de me tuer une nouvelle fois ?

ŕ Hé ! C’est toi qui as surgi de nulle part.

ŕ Tu m’as déjà dit ça hier soir.

Hier soir. Deux petits mots qui étaient en mesure de bouleverser votre vie, à Jackson. En dépit du nombre de lampes qui fonctionnaient encore, j’ai eu l’impression qu’un violent projecteur était soudain braqué sur nous, histoire de satisfaire le public dont nous bénéficiions. J’ai deviné que je m’empourprais.

ŕ Hum, désolé... je... Salut.

Le débile de service. Si elle a semblé amusée, elle n’en a pas moins repris son chemin. Elle a balancé son sac sur le même pupitre que les jours précédents, juste sous le nez de la mère English. Du côté de l’œil valide.

J’avais appris ma leçon. Il était vain de dire à Lena Duchannes où s’asseoir. Quelle que soit votre opinion des Ravenwood, force était de lui reconnaître cette qualité. Je me suis glissé sur la chaise voisine, en plein no man’s land. Comme je l’avais fait toute la semaine. Sauf que, maintenant, Lena m’adressait la parole, ce qui changeait tout. Rien de négatif.

Qu’un peu de terreur.

Elle a failli sourire, s’est ressaisie. Je me suis creusé la cervelle en quête d’un sujet de conversation intéressant, du moins pas trop bête mais, avant que j’y sois parvenu, Emily s’est installée près de moi, encadrée par Eden Westerly et Charlotte Chase. Six rangées plus avant que la normale. Avoir choisi le côté de l’œil valide n’allait pas m’aider, aujourd’hui.

English nous a dévisagés, soupçonneuse.

ŕ Salut, Ethan ! m’a lancé Eden avec un petit sourire complice. Comment va ?

Je n’ai pas été surpris de la voir emboîter le pas à Emily.

Eden était l’une de ces innombrables jolies filles pas assez jolies 51

pour être Savannah. Elle faisait définitivement partie du deuxième cercle, dans l’équipe de cheerleaders comme dans la vie. Ni base ni acrobate. Parfois, elle ne figurait même pas au programme. Elle ne renonçait jamais à tenter sa chance de se hisser plus haut, cependant. J’imagine qu’elle s’efforçait de marquer une différence, tout en ne se différenciant pas, justement. Personne ne se distinguait, à Jackson.

On ne voulait pas te laisser tout seul ici, a rigolé Charlotte.

Si Eden appartenait au deuxième cercle, Charlotte devait se contenter du troisième. Défaut extraordinaire pour une

cheerleader de Jackson qui se respectait, elle était un peu dodue.

Elle ne s’était jamais débarrassée des rondeurs de son enfance, et elle avait beau se soumettre à un régime permanent, elle n’arrivait pas à perdre ses cinq derniers kilos en trop. Ce n’était pas sa faute ; elle essayait vraiment. Mangeait le gâteau, laissait la croûte, prenait double ration de pain, demi-ration de sauce.

Qu’est-ce que ce livre est barbant ! a soupiré Emily. Sans se donner la peine de regarder dans ma direction.

ŕ On était en pleine revendication territoriale, là. Emily m’avait certes largué, mais il était exclu que la nièce de ce Vieux Fou de Ravenwood en profite.

Pas question que je lise un truc à propos d’un bled plein de dingues. On a assez de ça par ici.

Abby Porter qui s’asseyait toujours du côté de l’œil valide s’est installée à côté de Lena, à laquelle elle a adressé un sourire timide. Lena le lui a retourné et a semblé vouloir dire quelque chose de gentil, quand Emily a lancé un coup d’œil à Abby pour lui signifier que la célèbre hospitalité du Vieux Sud ne s’appliquait pas à Lena. Or, défier Emily Asher relevait du suicide social. Sortant son classeur, Abby s’est plongée dedans.

Message reçu.

Se tournant ensuite vers Lena, Emily l’a gratifiée d’un coup d’œil expert qui a réussi à la balayer du haut de seS cheveux sans mèches blondes jusqu’à l’extrémité de ses doigts non vernis de rose, en passant par son visage dénué de bronzage. Eden et Charlotte se sont trémoussées pour contempler Emily, comme si Lena n’existait pas. L’habituel mépris glacial des filles entre elles Ŕ sauf que, aujourd’hui, la température atteignait les moins 52

quinze. Ouvrant son carnet à spirale usé, Lena s’est mise à écrire. Emily s’est emparée de son téléphone et a commencé à rédiger un texto. J’ai baissé les yeux sur mon propre cahier et j’ai glissé ma BD Silver Surfer entre les pages Ŕ un exercice périlleux, au premier rang.

ŕ Très bien, mesdemoiselles, messieurs, a lancé English en gribouillant comme une furieuse au tableau. Les lumières ayant l’air de vouloir fonctionner, vous n’avez pas de chance. J’espère que vous avez tous lu votre chapitre hier soir. Arrêtons-nous un instant sur le conflit social dans une petite ville.

Quelqu’un aurait dû avertir la mère English. Le cours n’en était pas à sa moitié que la classe connaissait plus de conflits sociaux que n’importe quelle ville, petite ou non. Emily coordonnait une offensive en bonne et due forme.

ŕ Qui peut m’expliquer pourquoi Atticus accepte de défendre Tom Robinson, victime de l’étroitesse d’esprit et du racisme ?

ŕ Je parie que Lena Ravenwood peut, a lancé Eden en adressant un sourire innocent à la prof.

Lena a contemplé son calepin sans moufter.

ŕ Boucle-la, ai-je murmuré, un peu trop fort. Elle ne s’appelle pas comme ça, et tu le sais.

ŕ Oh, elle pourrait, a minaudé Charlotte. Après tout, elle vit avec ce cinglé.

ŕ Fais gaffe à tes paroles, la rumeur prétend que ces deux-là sont ensemble.

Ça, c’était Emily qui déployait la grosse artillerie.

ŕ Taisez-vous ! a ordonné English en posant son œil valide sur nous.

Nous l’avons fermée. Lena a bougé, et les pieds de sa chaise ont bruyamment raclé le sol. Moi, je me suis penché en avant sur la mienne en essayant de me transformer en un mur qui séparerait ma voisine des sbires en jupon d’Emily, comme si j’étais capable de repousser physiquement leurs commentaires.

Ne te berce pas d’illusions.

Quoi ? ! Sous l’effet de la surprise, je me suis redressé, j’ai regardé autour de moi. Personne ne me parlait. Personne ne 53

parlait, d’ailleurs. Je me suis tourné vers Lena. Elle était toujours à moitié cachée dans son calepin. Super ! Comme s’il ne suffisait pas que je rêve de filles réelles et que je me berce de chansons imaginaires. Voilà maintenant que j’entendais des voix aussi.

L’ostracisme dont Lena était victime me tracassait pour de bon. Je devais me sentir responsable. Emily et les autres ne l’auraient pas détestée autant, sans moi.

Si.

Ça recommençait. Une voix si ténue que je la percevais à grand-peine. Elle avait l’air de provenir de l’arrière de ma tête.

Eden, Charlotte et Emily ont poursuivi leurs attaques, Lena n’a pas sourcillé, donnant l’impression de réussir à les oublier tant qu’elle s’acharnait à gribouiller dans son cahier.

ŕ Harper Lee semble soutenir qu’on ne connaît pas vraiment quelqu’un tant qu’on ne s’est pas mis à sa place.

Quelqu’un souhaite réagir ?

Harper Lee n’a jamais vécu à Gatlin.

Une fois encore, j’ai regardé de tous les côtés. En retenant un rire. Emily m’a toisé comme si j’étais dingue. Lena a levé le doigt.

ŕ Pour moi, elle veut dire qu’il faut laisser une chance aux gens. Avant de les haïr. Tu n’es pas de cet avis, Emily ?

Avec un sourire, elle l’a dévisagée.

ŕ Espèce de sale petite cinglée ! a sifflé l’interpellée.

Tu n’imagines même pas.

J’ai observé Lena de plus près. Elle avait laissé tomber son carnet pour écrire sur sa main. Je n’ai pas eu besoin de déchiffrer pour deviner. Un énième nombre. 151. Que signifiaient-ils ? Et pourquoi ne les listait-elle pas dans son calepin ? Je me suis concentré sur Silver Surfer.

ŕ Intéressons-nous à Boo Radley. Qu’est-ce qui amène le lecteur à penser que c’est lui qui donne des cadeaux aux enfants Finch ?

ŕ Bah ! a chuchoté Emily, suffisamment fort pour que Lena entende, mais pas English. Il est juste comme ce Vieux Fou de Ravenwood. Il essaye de les attirer chez lui pour les assassiner.

54

Ensuite, il place leurs cadavres dans son corbillard et il les emmène pour les enterrer au milieu de nulle part.

La ferme.

La voix, encore. Un autre son aussi. Des grincements.

Faibles.

ŕ En plus, il a un drôle de nom, Ravenwood. Comme Boo Radley, d’ailleurs. Ça vient d’où, déjà ?

ŕ De la Bible. Un vieux truc débile qu’on ne donne plus à personne.

Je me suis raidi. Elles s’en prenaient à ce Vieux Fou de Ravenwood, mais aussi à Lena.

ŕ Et si tu arrêtais, Emily ? ai-je riposté.

ŕ Ce mec est taré, a-t-elle rétorqué, mauvaise. Toute la famille l’est, ce n’est un secret pour personne.

Je t’ai dit de la fermer.

Les

grincements

augmentaient

en

intensité.

Ils

commençaient à ressembler à des craquements. J’ai relevé la tête. D’où venait ce bruit ? Plus étrange, j’étais le seul à le percevoir, apparemment. A l’instar de la voix. Lena regardait droit devant elle, la mâchoire serrée, bizarrement focalisée sur l’avant de la salle, comme hypnotisée. La pièce m’a paru rétrécir, étouffante.

Soudain, les pieds de la chaise voisine ont de nouveau raclé le sol, et Lena s’est levée pour gagner la bibliothèque placée sous une fenêtre, de l’autre côté de la salle. Pour tailler son crayon, histoire d’échapper à l’implacable tribunal féminin de Jackson.

Le taille-crayon a gémi.

ŕ Melchizedek ! C’est ça.

Assez.

Couinements du taille-crayon.

ŕ Ma mémé dit que c’est un nom démoniaque.

Assez ! Assez ! Assez !

ŕ Ça lui va bien, alors.

ÇA SUFFIT !

Le cri avait été tel que je me suis bouché les oreilles. Les crissements mécaniques ont cessé. Tout à coup, du verre a volé en éclats lorsqu’un carreau s’est brisé, celui de la fenêtre située au bout de notre rangée de pupitres, juste à côté de l’endroit où 55

se tenait Lena ; et Charlotte, Eden, Emily, moi. En hurlant, les filles ont sauté de leur chaise pour s’abriter. J’ai alors compris l’origine des craquements. La pression. Des fêlures imperceptibles sur la vitre, s’étendant, tels des doigts qu’on déplie, jusqu’à ce que le verre cède, vers l’intérieur, comme tiré par un fil.

Ça a été le chaos. Les nanas s’égosillaient, tous les élèves s’étaient levés. Même moi, j’ai bondi sur mes pieds. Je me suis tourné vers le taille-crayon afin de m’assurer que Lena n’avait rien. Ce n’était pas le cas. Debout près de la fenêtre cassée, elle était entourée par des éclats de verre et paraissait prête à céder à la panique. La pâleur de son visage s’était encore accentuée, ses yeux s’étaient encore élargis, leur couleur verte avait gagné en intensité. Comme la veille sous la pluie. La différence, c’est qu’ils exprimaient la peur et non plus le courage.

Elle a tendu les mains devant elle. L’une d’elles saignait. Des gouttes rouges tombaient par terre.

Ce n’était pas mon intention...

Avait-elle explosé la vitre ? Ou cette dernière s’était-elle brisée toute seule, blessant Lena au passage ?

ŕ Lena...

Elle a filé sans me laisser le temps de lui demander comment elle allait.

ŕ Non mais vous avez vu ça ? Elle a cassé la fenêtre ! Elle l’a frappée avec un objet quand elle est allée là-bas !

ŕ Elle a défoncé le carreau d’un coup de poing ! Je l’ai vue de mes propres yeux !

ŕ Explique-moi alors pourquoi elle ne pissait pas le sang ?

ai-je objecté.

ŕ Tu te prends pour qui ? Un flic chargé d’une enquête ?

Elle a essayé de nous tuer !

ŕ J’appelle mon père tout de suite. Cette fille est folle, comme son oncle !

On aurait dit une meute de chattes de gouttière enragées, miaulant à qui mieux mieux. La mère English a tenté de ramener l’ordre, en vain.

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ŕ Que tout le monde se calme ! Vous n’avez aucune raison de paniquer. Ce n’est qu’un accident. Sûrement rien de plus grave qu’une vieille fenêtre et le vent.

Une explication que personne n’était prêt à accepter, cependant. L’événement tenait plutôt à la nièce d’un vieux cinglé et à un orage carabiné. Un orage aux prunelles vertes qui venait de débouler en ville. L’ouragan Lena.

Une chose était certaine. Le temps avait changé, et Gatlin n’avait jamais connu pareille tempête.

Quant à Lena, si ça se trouve, elle ne se doutait même pas qu’il pleuvait.

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12 Septembre-GREENBRIER

Non.

Son cri a résonné dans mon crâne. Il m’a semblé, du moins.

Ça n’en vaut pas la peine, Ethan.

Si.

C’est alors que je me suis précipité dans le couloir. Un choix, j’en avais conscience. Je prenais parti. Désormais, je me retrouvais dans un nouveau pétrin. Ça m’était égal, cependant.

Il ne s’agissait pas seulement de Lena. Elle n’était pas la première. Toute mon existence, j’avais observé mes pairs se comporter de la même façon. Ils avaient infligé un traitement identique à Allison Birch, lorsque son eczéma avait tellement empiré que personne n’avait plus voulu s’asseoir à côté d’elle à la cantine. Et au malheureux Scooter Richman, parce qu’il était le plus mauvais trombone de toute l’histoire de l’orchestre de Jackson. Si, personnellement, je n’avais jamais écrit d’insultes sur le casier de quiconque, j’en avais été le témoin passif à de multiples reprises. Ces curées m’avaient toujours dérangé. Mais pas assez pour me faire quitter la salle.

Il fallait pourtant que quelqu’un proteste. Il était inconcevable que tout un lycée se ligue pour démolir ainsi un élève. Ou une famille, une ville entière. Sauf que, bien sûr, c’était parfaitement possible, et ils le faisaient depuis la nuit des temps.

C’était peut-être la raison pour laquelle on n’avait plus revu Macon Ravenwood hors de chez lui depuis bien avant ma naissance.

Je savais ce que j’étais en train d’accomplir.

Non. Tu le crois, mais tu te trompes.

Une fois encore, elle s’invitait dans ma tête. Comme si elle y avait toujours été.

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Je devinais ce qu’il me faudrait affronter le lendemain, mais je m’en moquais comme d’une guigne. Tout ce qui comptait, c’était de la retrouver. Sur le moment, je n’aurais pu dire si je le faisais pour elle ou pour moi. Quoi qu’il en soit, ça me paraissait indispensable.

Hors d’haleine, je me suis arrêté au labo de biologie. Un coup d’œil a suffi à Link pour qu’il me lance ses clés en secouant la tête, sans poser de questions cependant. Les attrapant au vol, je suis reparti en courant. J’étais à peu près certain de l’endroit où elle se serait réfugiée. Si j’avais raison, elle serait allée là où personne n’irait. À sa place, c’est là-bas que j’aurais filé.

Chez elle, Même si c’était Ravenwood Manor, même si rentrer à la maison équivalait à rentrer chez le Boo Radley de Gatlin.

La demeure a surgi devant moi, menaçante. Elle était plantée sur la colline, tel un défi. Elle ne m’inspirait pas de peur, ce n’est pas le mot exact. La peur, je l’avais éprouvée quand les flics avaient frappé à notre porte, le soir où ma mère était morte.

Lorsque mon père s’était enfermé dans son bureau et que j’avais compris qu’il n’en ressortirait plus jamais vraiment. Et, dans mon enfance, les fois où Amma virait au noir ; le jour où j’avais fini par saisir que les poupées qu’elle fabriquait n’étaient pas des jouets.

Je ne craignais pas Ravenwood, même si la propriété devait se révéler aussi effrayante qu’elle en avait l’air, l’inexplicable était une sorte de donnée, dans le Sud. Toute ville possédait sa maison hantée. Interrogez les gens, et le tiers d’entre eux au moins assureraient avoir croisé un ou deux fantômes au cours de leur existence. Par ailleurs, je vivais avec Amma, dont les croyances impliquaient de peindre nos volets en bleu afin d’éloigner les esprits et dont les gris-gris consistaient en sachets de poussière mêlée à du crin de cheval.

M’approchant de la grille, j’ai posé une main hésitante sur le fer forgé abîmé. Le battant s’est ouvert en grinçant. Rien ne s’est produit. Pas d’éclair, pas de combustion, pas d’orage. J’ignore ce à quoi je m’attendais, mais le peu que je connaissais de Lena m’avait appris à m’attendre à l’inattendu et à agir avec prudence.

59

Quelqu’un m’aurait prédit, un mois auparavant, que je franchirais cette grille, que je grimperais cette colline, que je mettrais le pied sur le territoire de Ravenwood, j’aurais traité ce quelqu’un de fou. Habitant une ville telle que Gatlin où tout était prévisible, je n’y aurais pas cru. La fois précédente, je m’étais arrêté à la clôture. À présent, la déchéance des lieux me sautait à la figure. Ravenwood Manor était un stéréotype de plantation sudiste comme les gens du Nord se l’imaginaient après avoir vu à l’envi des films comme Autant en emporte le vent.

Pourtant, la demeure restait impressionnante ; par l’échelle du moins. Flanquée de palmiers et de cyprès, elle évoquait des journées passées sur la véranda à boire des mint juleps et à jouer aux cartes. Enfin, elle aurait évoqué ce genre de scène si elle n’avait pas menacé ruine. Si elle n’avait pas été Ravenwood.

C’était une grande chose à l’antique, assez rare à Gatlin, La ville était pleine de maisons de ce style qu’on appelle Fédéral, typique des débuts de l’histoire américaine. Du coup, Ravenwood se distinguait encore plus comme la verrue qu’elle était. D’énormes colonnes doriques dont la peinture blanche s’écaillait à force de négligence soutenaient un toit à la pente trop raide d’un côté, ce qui donnait l’impression que toute la structure était bancale, comme une vieille femme arthritique. La véranda couverte se fendillait et se détachait du bâtiment principal, comme si elle menaçait de s’écrouler, pour peu qu’on l’arpente. Le lierre qui poussait sur les murs était si dense que, en certains endroits, il dissimulait les fenêtres. Comme si le terrain avait avalé la maison, tentait de la réduire en poussière, cette même poussière sur laquelle elle avait été érigée.

Un linteau surplombait l’entrée, gravé de symboles. D’après ce que j’en distinguais, on aurait dit des cercles et des croissants, les phases de la lune, peut-être. J’ai posé un pied prudent sur une marche gémissante, histoire de mieux les étudier. Les linteaux ne m’étaient pas totalement étrangers. Ma mère avait été historienne, spécialiste de la guerre de Sécession. Elle n’avait pas manqué d’attirer mon attention sur ces divers poitrails, lors de nos innombrables pèlerinages sur des sites historiques à une journée de voiture de Gatlin. D’après elle, ils étaient monnaie courante dans les vieilles maisons et les châteaux, en Angleterre 60

ou en Ecosse, par exemple. Des contrées dont étaient originaires certains habitants de chez nous avant que... eh bien, avant qu’ils ne soient de chez nous.

Mais c’était la première fois que j’en voyais un sculpté de symboles et non de maximes. Ceux-ci avaient des allures de hiéroglyphes et entouraient un unique mot tiré d’une langue que je ne connaissais pas. Il avait sûrement signifié quelque chose pour les générations de Ravenwood ayant vécu en ces lieux avant qu’ils ne tombent en déliquescence.

Aspirant un bon coup, j’ai monté deux par deux les dernières marches du perron. Cela devait réduire de cinquante pour cent les chances qu’elles cèdent sous mon poids. Un anneau en laiton suspendu à la gueule d’un lion servait de heurtoir. J’ai frappé.

Une fois, deux, trois. Lena n’était pas là. Je m’étais donc trompé.

Sauf que, soudain, j’ai perçu la mélodie désormais familière.

Seize Lunes. Elle était chez elle.

J’ai appuyé sur la poignée en fer rouillé. Elle a grincé, déclenchant un verrou de l’autre côté du battant. Je me suis tendu, prêt à affronter la vision de Macon Ravenwood que personne n’avait croisé en ville, du moins pas de mon vivant. La porte n’a pas cédé, cependant. J’ai levé les yeux sur le linteau.

Quelque chose m’a soufflé d’insister. Après tout, que pouvait-il arriver de pire ? Que ça ne s’ouvre pas ? Suivant mon instinct, j’ai effleuré le bas-relief central, au-dessus de ma tête. Le croissant de lune. Sous la pression de mes doigts, il s’est enfoncé. C’était une sorte de ressort.

La porte s’est alors largement ouverte, sans émettre le moindre son. J’ai franchi le seuil. Le sort était jeté.

La lumière entrait à flots par les carreaux. Ça semblait incroyable, puisque les fenêtres étaient couvertes de lierre et de débris. Pourtant, l’intérieur de la maison était clair et flambant neuf. Nul meuble ancien, nul portrait ancestral, nul héritage datant d’avant la guerre de Sécession. À la place, des canapés et des fauteuils rebondis, des tables basses en verre surchargées de gros livres. Tellement banlieusard. Tellement moderne. Pour un peu, je me serais attendu à ce que le camion de livraison soit encore garé dehors.

61

ŕ Lena ?

L’escalier circulaire n’aurait pas déparé un loft. Il semblait s’élancer bien au-dessus de l’étage, à l’infini. Je n’en distinguais pas le sommet.

ŕ Monsieur Ravenwood ?

Ma voix a résonné, renvoyée par le haut plafond. Il n’y avait personne. En tout cas, personne ayant envie de me parler.

Brusquement, un bruit a retenti derrière moi. J’ai sursauté, manquant de me casser la figure sur un fauteuil en espèce de daim.

C’était un chien noir. Ou un loup. Un animal domestique du genre effrayant, qui portait un lourd collier en cuir auquel était accrochée une lune en argent qui tintinnabulait à chaque mouvement. Il me fixait comme s’il guettait mon prochain geste.

Ses prunelles étaient étranges Ŕ trop rondes, trop humaines. Il a grondé en dévoilant ses crocs. Peu à peu, le grognement a forci, se transformant en un son perçant, un cri, presque. J’ai fait ce que n’importe qui aurait fait.

Je me suis sauvé.

J’ai dégringolé les marches sans laisser à mes yeux le temps de s’habituer à la clarté. J’ai couru, couru le long de l’allée gravillonnée, fuyant Ravenwood Manor, fuyant le chien-loup menaçant, fuyant les symboles bizarres et la drôle de porte, regagnant la lumière trouble, rassurante et réelle de l’après-midi. Le chemin ne cessait de tourner ça et là, serpentant au milieu de champs en friche et de bosquets hérissés de buissons et de broussailles, plantés d’arbres ayant cessé d’être soignés depuis longtemps. Je me fichais de l’endroit où il m’emmenait du moment que c’était loin.

Je me suis arrêté, plié en deux, mains sur les genoux, le cœur à deux doigts d’exploser. J’avais les jambes en coton. Quand j’ai relevé la tête, j’ai aperçu les ruines d’un mur en pierre devant moi. Je distinguais à peine la cime des arbres par-dessus son faîte.

Une odeur familière flottait dans l’air. Citrons. Elle était là.

Je t’avais pourtant dit de ne pas venir.

Je sais.

62

Nous discutions. Sans discuter. Comme en cours tout à l’heure, je percevais sa voix dans ma tête, à croire qu’elle était tout près de moi et chuchotait à mon oreille.

Je me suis senti aller vers elle. Il y avait un jardin cerné de murs, un jardin secret, peut-être, comme ceux que racontaient les livres lus par ma mère dans son enfance, à Savannah. Ces lieux devaient être très anciens. La clôture de pierre était abîmée en certains endroits, écroulée en d’autres. Lorsque j’ai écarté la tenture de plantes grimpantes qui dissimulaient l’accès surmonté d’une vieille arche en bois pourrissant, j’ai perçu, à peine audibles, des sanglots. Je l’ai cherchée parmi les troncs et les buissons, ni vain.

ŕ Lena ?

Pas de réponse. Ma voix avait des échos étranges, comme si elle n’avait pas été mienne. J’ai arraché un rameau à l’arbrisseau le plus proche. Du romarin. Bien sûr. Et, à une branche qui me surplombait, étrangement parfait, lisse, jaune Ŕ un citron.

ŕ C’est moi, Ethan.

Les sanglots se sont renforcés. J’étais sur la bonne voie.

ŕ Je te le répète, va-t’en !

On aurait dit qu’elle était enrhumée. Elle devait pleurer depuis qu’elle avait quitté le lycée.

ŕ Je sais. Je t’ai entendue.

C’était vrai. Même si j’étais incapable de l’expliquer, J’ai contourné précautionneusement le romarin, trébuchant sur les vastes racines qui émergeaient du sol.

ŕ Ah bon ?

Un instant, elle a semblé distraite de son chagrin, comme intéressée.

ŕ Oui.

A l’instar des rêves, je percevais sa voix. Mais, au lieu de tomber de mes bras, elle pleurait dans un jardin ensauvagé au milieu de nulle part. J’ai repoussé un enchevêtrement de branches. Elle était là, roulée en boule dans les hautes herbes, les yeux rivés sur le ciel bleu. Un bras passé au-dessus de la tête, son autre main griffant la terre, comme si elle craignait de s’envoler. Des larmes striaient ses joues.

ŕ Dans ce cas, pourquoi ne m’as-tu pas obéi ?

63

ŕ Pardon ?

ŕ Pourquoi es-tu venu ?

ŕ Je voulais vérifier que tu allais bien.

Je me suis installé près d’elle. La terre était étonnamment dure. Je l’ai caressée. J’ai alors découvert que j’étais assis sur une dalle de pierre lisse cachée par les herbes folles.

Au moment où je m’allongeais, Lena s’est redressée. Je me suis rassis, elle s’est laissée retomber sur le dos. Pas très habile.

Moi tout craché en sa présence.

Maintenant, nous étions tous deux étendus sur le sol et contemplions le ciel qui virait au gris, sa couleur normale ici, à la saison des ouragans.

ŕ Ils me détestent.

ŕ Pas tous. Pas moi. Pas Link, mon meilleur ami.

Silence.

ŕ Tu ne me connais pas. Avec le temps tu finiras par me haïr toi aussi.

ŕ J’ai failli t’écraser, je te rappelle. Je suis obligé d’être sympa avec toi, sinon tu me feras arrêter.

Minable, la blague. N’empêche, elle lui a arraché un tout petit sourire ; le plus petit que j’aie jamais vu.

ŕ Une priorité sur ma liste, a-t-elle acquiescé. Je vais te dénoncer au gros type qui reste assis devant l’épicerie toute la sainte journée.

Bile continuait d’observer le ciel. Je l’ai examinée.

ŕ Laisse-leur une chance. Ils ne sont pas tous méchants.

Enfin, là, tout de suite, si. Ils sont jaloux, rien de plus. Tu comprends, non ?

ŕ Ouais, c’est ça.

ŕ Si, je t’assure. Je le suis bien, moi.

ŕ Alors, tu es fou. Vous l’êtes. Il n’y a pas de quoi être jaloux, à moins de vraiment tenir à déjeuner seul dans son coin.

ŕ Tu as vécu partout.

ŕ Et alors ? Toi, tu as sûrement fréquenté la même école et habité la même maison toute ta vie.

ŕ C’est justement ça, le problème.

ŕ Crois-moi, ça n’en est pas un. Les vrais problèmes, c’est mon rayon.

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ŕ Tu as visité des tas de villes, tu as vu des tas de choses. Je serais prêt à tuer pour ça.

ŕ Ouais. Toute seule. Toi, tu as un copain. Moi, j’ai un chien.

ŕ Mais tu n’as peur de personne. Tu agis toujours à ta guise, tu dis ce que tu as envie de dire. Ici, tout le monde a peur de toi.

Elle a tripoté le vernis noir de son index.

ŕ Parfois, j’aimerais me comporter comme tout un chacun.

Malheureusement, je ne peux pas changer celle que je suis. J’ai essayé. Mais je n’ai jamais les bonnes fringues ni le bon mot, ça tourne toujours en eau de boudin. J’aimerais seulement être moi et avoir quand même des amis qui, quand je serais absente du lycée, s’en rendraient compte.

ŕ Pour ça, ne t’inquiète pas, ils le remarqueront.

Aujourd’hui, en tout cas.

Elle a failli rire Ŕ failli.

ŕ Et pas dans le mauvais sens du terme, ai-je précisé, en détournant les yeux.

Moi, je m’en aperçois.

De quoi ?

Si tu es ou non en cours.

ŕ Alors, tu es vraiment cinglé.

Ses intonations, cependant, laissaient à entendre qu’elle souriait.

Avec elle, ça n’avait plus d’importance que j’aie ou pas une place réservée à la cantine. J’étais incapable de l’expliquer, mais elle, et tout ce qui allait avec, c’était plus vital. Il m’était impossible de rester là sans rien faire à les regarder la démolir.

Pas elle.

ŕ C’est toujours comme ça, tu sais ? a-t-elle enchaîné.

Elle s’adressait au ciel. Un nuage a flotté dans le gris bleu qui fonçait.

ŕ Couvert ?

ŕ Au bahut.

Elle a levé une main, l’a agitée. Le nuage a paru bifurquer dans la direction qu’elle lui indiquait. Du revers de la manche, elle a essuyé ses yeux.

ŕ Je me fiche qu’ils m’apprécient. Je veux juste que leur rejet ne soit pas automatique.

65

Le nuage était devenu cercle.

ŕ Ces imbéciles ? Dans quelques mois, Emily aura une nouvelle voiture, Savannah une énième couronne de reine du bal, Eden se teindra les cheveux d’une couleur différente, et Charlotte aura... disons, un bébé, un tatouage, quelque chose. Tu seras de l’histoire ancienne.

Je mentais, elle n’était pas dupe. Derechef, elle a agité la main. A présent, le nuage avait plutôt l’air d’un rond légèrement entamé, une lune à venir, peut-être.

ŕ Je ne doute pas qu’elles soient sottes. Évidemment qu’elles le sont. Toutes ces tignasses colorées en blond, tous ces petits sacs métalliques débiles.

ŕ Exact. Elles sont bêtes. On s’en fiche.

ŕ Pas moi. Leur opinion m’importe. Voilà pourquoi je suis idiote, moi aussi. De façon exponentielle, je suis encore plus idiote qu’idiote. Je suis la reine des idiotes.

Elle a agité les doigts, la lune s’est éloignée.

ŕ Je n’ai jamais entendu pareille idiotie, ai-je objecté en l’observant du coin de l’œil.

Elle a réprimé un sourire. Il y a eu une minute de silence.

ŕ Devine ce qui est vraiment crétin, ai-je repris. J’ai des les livres sous mon lit.

J’avais lâché ça comme si c’était un détail que je mentionnais souvent.

ŕ Quoi ?

ŕ Des romans. Tolstoï, Salinger, Vonnegut. En plus, figure-toi que je les lis. Parce que j’en ai envie.

Roulant sur le flanc, elle s’est appuyée sur un coude.

ŕ Ah oui ? Et qu’en pensent tes copains sportifs ?

ŕ Eh bien, ils ne sont pas au courant, et je m’arrange pour que mon jump shot reste bon.

ŕ J’ai en effet remarqué que tu t’en tiens aux BD, en classe, a-t-elle murmuré en adoptant un ton décontracté. Silver Surfer.

Je t’ai vu le lire. Avant que ce pataquès se produise, en littérature.

Tu as remarqué ?

Peut-être.

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Parlions-nous ou étais-je en train de fantasmer cette conversation ? Je n’étais pas fou à ce point-là, non ? Pas encore.

Lena a changé de sujet. Ou plutôt, elle est revenue au sujet.

ŕ Moi aussi, je lis. De la poésie, pour l’essentiel.

Je l’ai aussitôt imaginée étendue sur son lit, plongée dans un poème, bien que j’aie des difficultés à envisager ce lit à l’intérieur de Ravenwood Manor.

ŕ Vraiment ? J’ai lu un type... Bukowski.

Pour autant que deux poèmes comptent.

ŕ J’ai tous ses livres.

Il était clair qu’elle n’avait pas envie d’évoquer ce qui s’était passé. Mais je bouillais d’en apprendre plus.

ŕ Vas-tu finir par m’expliquer ?

ŕ T’expliquer quoi ?

ŕ Le coup de la fenêtre.

Longtemps, elle a gardé le silence. Elle s’est rassise, s’est mise à arracher l’herbe autour d’elle. Puis elle s’est couchée sur le ventre et m’a fixé droit dans les yeux. Elle n’était qu’à quelques centimètres de moi. Pétrifié, je me suis efforcé de saisir ses paroles.

ŕ Je ne comprends pas exactement comment ça marche. Ce genre de choses m’arrive. Je ne les contrôle pas.

ŕ Comme les rêves.

J’ai étudié ses traits, guettant un signe de reconnaissance.

ŕ Comme les rêves, a-t-elle acquiescé.

Sans y réfléchir. Immédiatement après, elle a tressailli et m’a contemplé d’un air effaré. J’avais eu raison depuis le début.

ŕ Tu te souviens d’eux.

Elle a caché son visage entre ses paumes. À mon tour, je me suis redressé.

ŕ J’étais sûr que c’était toi. Et toi, tu avais deviné que c’était moi. Tu as tout de suite pigé de quoi je parlais.

J’ai retiré ses mains de sa figure. Une décharge a secoué mes bras.

Tu es la fille.

ŕ Pourquoi n’as-tu rien dit, hier soir ?

Je ne voulais pas que tu saches.

Elle refusait de me regarder.

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ŕ Pourquoi ?

Ma question a résonné fort, trop fort dans la quiétude du jardin. Quand elle s’est enfin résignée à tourner la tête vers moi, elle était pâle, elle affichait une drôle d’expression. Effrayée. Ses yeux ressemblaient à la mer avant la tempête, sur les côtes de la Caroline.

ŕ Je ne m’attendais pas à te trouver ici, Ethan. Je croyais qu’il ne s’agissait que de rêves. J’ignorais que tu existais pour de vrai.

ŕ Sauf que, une fois que tu l’as découvert, pourquoi as-tu gardé le silence ?

ŕ Ma vie est compliquée. Je ne veux pas te... je ne veux y mêler personne.

Je ne comprenais rien. Je n’avais pas lâché sa main ; j’avais une telle conscience de ce contact. Sentant la pierre rugueuse sous nos fesses, j’en ai saisi le rebord afin d’y trouver un soutien.

Mes doigts se sont refermés sur une petite rondeur collée sur la tranche de la dalle. Un insecte, un caillou, peut-être. L’objet s’est détaché.

C’est alors que l’onde de choc m’a frappé. La main de Lena s’est resserrée autour de la mienne.

Que se passe-t-il, Ethan ?

Aucune idée.

Autour de moi, le paysage a changé. J’ai eu l’impression de me retrouver ailleurs. J’étais toujours dans le jardin, et je n’y étais plus. L’odeur des citrons s’est estompée, peu à peu remplacée par celle de la fumée...

Il était minuit, mais le ciel était en feu. Les hautes flammes l’illuminaient, vomissant des torrents de fumée qui avalaient tout sur leur passage. Même la lune. La terre était devenue marécage. Un sol de cendres qu’avaient détrempé les pluies ayant précédé l’incendie. Si seulement il avait plu aujourd’hui !

Genevieve toussa sous l’effet des fumées qui brûlaient sa gorge, au point de rendre sa respiration douloureuse. De la boue s’accrochait à l’ourlet de sa robe, et elle trébuchait à chaque pas sur les plis de tissu épais. Malgré tout, elle se força à avancer.

C’était la fin du monde. La fin de son monde.

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Elle entendait des hurlements mêlés à des coups de feu et au rugissement acharné des flammes. Elle entendait les soldats brailler leurs ordres assassins. « Calcinez-moi ces maisons !

Que les rebelles sentent le poids de la défaite ! Qu’il ne reste rien ! »

Les hommes de l’Union avaient, l’une après l’autre, embrasé les vastes demeures des plantations à l’aide de draps et de tentures imbibés de kérosène. Genevieve avait regardé, l’une après l’autre, les propriétés de ses voisins, de ses amis, de sa famille succomber aux flammes. Dans le pire des cas, nombreux avaient été ceux qui, parmi ces amis et ces parents, avaient également péri, brûlés vifs dans les maisons qui les avaient vus naître.

Voilà pourquoi elle courait, au milieu des tourbillons de fumée, vers l’incendie, droit dans la gueule du monstre. Il fallait qu’elle parvienne à Greenbrier avant les soldats. Il ne lui restait guère de temps. Les troupes étaient méthodiques, elles suivaient le cours de la Santee et carbonisaient les habitations au furet à mesure. Elles avaient déjà réduit en cendres Blackwell. Dove’s Crossing serait la suivante, puis Greenbrier et Ravenwood. Le général Sherman et ses armées avaient commencé à mettre le feu aux campagnes des kilomètres en amont de Gatlin. Ils avaient anéanti Columbia et continuaient leur marche vers l’est, détruisant tout ce qu’ils trouvaient sur leur chemin. Lorsqu’ils avaient atteint les abords de Gatlin, le drapeau confédéré y battait encore. Il n’en avait pas fallu plus pour ranimer leurs ardeurs.

Ce fut l’odeur qui l’informa quelle arrivait trop tard.

Citrons. L’odeur âcre des citrons mélangée aux cendres. Ils brûlaient le verger.

La mère de Genevieve avait adoré les citronniers. Aussi, lors île sa visite d’une plantation en Georgie, son père lui en avait rapporté deux plants. Genevieve était enfant, à l‘époque.

Tout le monde s’était accordé à dire que les arbres ne pousseraient pas, que les froides nuits hivernales de Caroline du Sud les tueraient. Sa mère n’avait pas écouté. Elle avait installé ses arbres juste devant le champ de coton, avait veillé en personne sur eux. Durant les fameuses nuits d’hiver, elle les 69

avait protégés avec des couvertures en laine quelle avait maintenues en place avec de la terre afin d’éviter l’humidité.

Les citronniers avaient grandi. Si bien d’ailleurs que, au fil des ans, le père de Genevieve en avait acheté vingt-huit de plus.

D’autres dames de la ville avaient demandé à leurs époux qu’ils leur en offrent aussi, quelques-unes avaient même réussi à en obtenir un ou deux. Mais aucune n’avait su comment les garder en vie. Les citronniers n’avaient paru prospérer qu’à Greenbrier, grâce aux soins de sa mère.

Rien n’avait été en mesure de les anéantir. Jusqu’à aujourd’hui.

ŕ Que vient-il de se passer ?

Lena a retiré sa main de la mienne. J’ai rouvert les paupières. Elle tremblait. Baissant les yeux, j’ai déplié mes doigts, révélant l’objet que, par mégarde, j’avais arraché à la pierre.

ŕ Je crois que ça a un rapport avec ça.

Ma paume était enroulée autour d’un vieux camée cabossé, noir, ovale. Le visage d’une femme y était gravé, en ivoire et nacre. Le travail était minutieux, nul détail des traits ne manquait. Sur le côté du bijou, il y avait un renflement.

ŕ Regarde ! Je crois qu’il s’agit d’un médaillon.

J’ai appuyé sur le ressort, et le camée s’est ouvert sur une inscription.

ŕ Juste GREENBRIER. Et une date.

ŕ Qu’est-ce que Greenbrier ? a demandé Lena.

ŕ Un lieu. Celui où nous sommes. Ce n’est plus Ravenwood, c’est la plantation voisine, Greenbrier.

ŕ Mais cette vision ? L’incendie ? Tu as vu ça aussi ?

J’ai hoché la tête. Le spectacle avait été si horrible qu’il était dur de l’évoquer.

ŕ Nous devons nous trouver à Greenbrier. Ce qu’il en reste, du moins.

ŕ Montre-moi le médaillon.

Je le lui ai tendu avec délicatesse. L’objet paraissait avoir survécu à bien des avanies, voire au sinistre de notre vision.

Lena l’a examiné.

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ŕ 11 FEVRIER 1865.

Elle a aussitôt lâché le bijou, a blêmi.

Qu’est-ce qu’il y a ?

ŕ Je suis née un 11 février, a-t-elle répondu en fixant le sol.

ŕ Et alors ? C’est une coïncidence. Un cadeau d’anniversaire à l’avance.

Rien n’est jamais coïncidence, dans ma vie.

Ramassant l’objet, je l’ai retourné. Au revers étaient engravées des initiales.

ŕ ECW & GKD. Ce camée appartenait sûrement à l’une de ces deux personnes. Tiens, c’est bizarre. Mes initiales sont ELW.

ŕ Ma date de naissance, tes initiales, tu ne trouves pas ça plus que bizarre ?

Elle avait peut-être raison. N’empêche...

ŕ Nous devrions recommencer. Pour en savoir plus.

C’était comme une démangeaison qu’il me fallait gratter.

ŕ Tu crois ? Et si c’était dangereux ? J’ai vraiment eu l’impression d’y être. J’ai les yeux qui brûlent encore, à cause de la fumée.

En effet. Bien que nous n’ayons pas bougé du jardin, le sentiment avait été celui d’être au beau milieu de l’incendie. Mes poumons étaient encrassés de suie. Mais le désir de creuser l’énigme était plus fort que tout. J’ai brandi le médaillon, j’ai tendu la main.

ŕ Allez ! Manquerais-tu de courage ?

Un défi. Levant les yeux au ciel, elle a frôlé mes doigts. La chaleur de sa main s’est communiquée à la mienne. Chair de poule électrique. Je ne vois pas d’autres mots pour décrire cette sensation. J’ai fermé les yeux, dans l’attente. Rien. J’ai rouvert les paupières.

ŕ Et si nous l’avions rêvé ? Ou si les piles étaient mortes ?

Elle m’a dévisagé comme si j’étais aussi bête qu’Earl Petty, qui avait été obligé de redoubler le cours d’algèbre.

ŕ Et s’il était impossible d’exiger d’un truc pareil qu’il se reproduise au moment où tu en as envie ? a-t-elle rétorqué.

Avant d’ajouter en se levant : Je dois y aller.

Elle s’est tue, m’a observé un instant, puis a repris : ŕ Tu sais quoi ? Tu n’es pas comme je l’espérais.

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